Le Rôdeur (Joseph Losey, 1951)
Le Rôdeur a souffert de la chasse aux sorcières, la traque des affinités communistes chez les gens de cinéma par la HUAC (House of Un-American Activities Committee). Le plus célèbre des Hollywood Ten, ceux qui furent convoqués par l'administration pour donner des noms, fut le scénariste Dalton Trumbo, officiellement blacklisté de toute production cinématographique. Pour autant, il ne cessera pas de travailler, enchaînant même le plus grand nombres de contrats possibles, acceptant des salaires ridicules n'ayant qu'un lointain rapport avec sa notoriété. Il n’apparaît alors pas au générique, laissant la place à des prête-noms. Losey s'exile dès 1952 au Royaume-Uni.
![]() |
| Van Heflin, Evelyn Keyes |
D'autre part, le producteur Sam Spiegel (qui montera plus tard Sur les quais, Le Pont de la rivière Kwaï ou Lawrence d'Arabie) était à l'époque en délicatesse de paiement, avec sa société Horizon Pictures, créée avec le réalisateur et scénariste John Huston. Le producteur adopta lui aussi un faux nom transparent pour la circonstance, S.P. Eagle, et signa le film de Eagle Productions. La même année, un autre film à la distribution "compliquée" sortira sur les écran : Menaces dans la nuit de John Berry.
Le Rôdeur est à l'arrivée un pur film noir, avec notamment un personnage de flic assez pervers joué avec un malin plaisir par Van Heflin. Représentant de l'autorité, il n'en est pas moins toujours sur le fil, tant il se confond avec le rôdeur du titre. La relation qu'il entretient avec Susan Gilvray, une femme mariée qui a l'air de tout faire pour le repousser, est très complexe, faite d'un mélange amour/haine qu'on peut aisément rapprocher du sado-masochisme le plus total ; tout cela dans les limites de ce que permettait le Production Code de l'époque. Susan, le visage comme perlé de sueur, est cette femme qui "a toujours chaud". Pour sa première apparition, elle est vêtue d'une simple serviette de bain, qu'elle conservera pendant son entretien avec deux policiers venus pister un rôdeur qu'elle avait signalée.
La subversion transpire, telles les gouttes de sueur de Susan sur son front ; Le personnage de Van Heflin s'appelle Webb (la toile), et va, tel une araignée, tisser son réseau d'influence sur elle pour parvenir à ses fins. C'est un voyeur pervers, et Susan une femme privée de sexe qui n'attend qu'une occasion pour que sa passion déborde.
![]() |
| Van Heflin |
Le décor alterne entre espaces clos et restreints (la salle de bains de Susan, l'appartement de Webb), puis fait exploser les limites des lieux dans la dernière partie du film, dans une ville fantôme secouée par des rafales de vents qui s'insinuent dans tous les coins. Accompagnant le mouvement, Van Heflin devient de plus en plus incontrôlable ; si, dans une séquence de la première partie, il prend sur lui et écoute attentivement son ami collectionneur de vieilles pierres, c'est à peine s'il le reconnaîtra lorsqu'il recroisera sa route dans le dernier acte.
C'est une histoire passionnelle, une histoire de meurtre, une narration en cercles concentriques qui précipitent ses protagonistes vers une fin certaine, dans la plus grande tradition du genre : réalisé dans l'urgence et la quasi-clandestinité, Le Rôdeur est un excellent film à découvrir de toute urgence.
Disponibilité vidéo : DVD / Blu-ray FR - Elephant Films




Commentaires
Enregistrer un commentaire