Entretien avec un vampire (Neil Jordan, 1994)
Neil Jordan a eu le nez fin, au milieu de cette décennie 1990, d'accepter de porter à l'écran le roman éponyme d'Anne Rice, qui adapte ici son propre récit ; Entretien avec un vampire reste aujourd'hui dans le cercle fermé des très belles fictions vampiriques du cinéma. Partisan d'une image léchée, Neil Jordan a notamment réalisé la marquante Compagnie des Loups (1984), conte macabre et gothique qui offre certains points d'achoppements avec cet Entretien ; malgré l'évidente réussite d'autres éléments de sa filmographie (The Crying Game, 1992, Breakfast on Pluto, 2005), on peut avancer sans peine que ce film de vampires reste aujourd'hui le sommet de sa carrière.
Un fantastique littéraire
Ainsi, alors que Dracula (F.F. Coppola, 1992) a remporté un franc succès, et que, dans le même temps, Kenneth Branagh réalise sa version d'un autre grand mythe fantastique, Frankenstein (1994), Jordan se lance, tout autant que Anne Rice, dans l'adaptation du roman culte de l'américaine, qu'elle écrivit en 1976. On remarquera que, de la même manière que les deux films fantastiques pré-cités, Entretien avec un vampire entérine une fidélité à l’œuvre littéraire jusque dans son titre ; si Coppola met en avant Bram Stoker et Branagh, Mary Shelley -les deux titres originaux se lisent Bram Stoker's Dracula et Mary Shelley's Frankenstein, les réalisateurs s'effaçant devant la paternité originelle de chaque récit, Jordan appose un plus discret mais très clair sous-titre à son Interview with the Vampire : The Vampire Chronicles. Cet ajout, reprenant le titre intégral de l’œuvre d'Anne Rice, induit le récit comme étant la première pierre à l’édifice d'une œuvre plus grande, appelée à accueillir une suite cinématographique, ce qui n’est toujours pas le cas jusqu’à présent.
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| Christian Slater et Brad Pitt |
Mises en abîmes
Armé de la plume érudite et assurée de la romancière, le film franchit un cap qualitatif et devient par là une adaptation très fidèle au texte d'origine. Utilisant le même procédé de mise en abîme, Louis le vampire narrant, à notre époque, ses aventures au micro d'un journaliste, le film y revient cependant moins que dans le livre. La relation journaliste (Christian Slater) / vampire (Brad Pitt) est cependant extrêmement intéressante en nous amenant sur les terres de la confrontation réalité / fiction, et de son impossible différenciation. A ce titre, une des séquences les plus réussies du film est consacrée à cette dichotomie, à savoir le théâtre grand-guignolesque des vampires parisiens, présidé par Armand (Antonio Banderas).
Des amateurs assistent à un spectacle très macabre dont tous les acteurs sont des vampires qui jouent ... des vampires -les différentes strates de la mise en abîme deviennent vertigineuses ! Le clou du show est le sacrifice d'une jeune femme, bien réel, appelée à être dévorée par la horde de vampires. La fiction se confond ici avec la réalité, les spectateurs, dégoûtés, hésitant eux aussi quant à la teneur réelle des événements dont ils sont témoins. Les vampires jouent également au magicien, leurs pouvoirs leur permettant d’incarner cette magie (par la lévitation notamment), là où la frontière entre le fantastique et le réel indiscernable. Cette séquence, hautement traumatisante par sa mise en scène macabre, les vampires se jetant littéralement sur la victime innocente en une nuée noire d'insectes assoiffés, illustre le côté sombre et malsain que se permet le film, la fidélité à l’œuvre, là encore, primant sur le véhicule à stars. On y comprend toute l'emprise, la transe, ici plus démoniaque que réellement séductrice, dans laquelle les vampires tiennent leurs victimes. On découvre aussi les vampires en tant que groupe social constitué (le monde des vampires, dans le livre comme dans le film jusque-là, étant réduit aux personnages de Louis-Brad Pitt, Lestat-Tom Cruise et Claudia-Kirsten Dunst), une confrérie hiérarchisée, organisée pour survivre -la tenue même du spectacle garantissant chaque soir leur ration aux suceurs de sang.
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| Tom Cruise et Brad Pitt |
Un humour couleur rouge sang
Scène charnière, la transformation de Louis par Lestat, vampire plusieurs fois centenaire, est positionnée en début de métrage, l'histoire ne perdant pas de temps à enchaîner les séquences signifiantes. Elle laisse cependant la place à une scène magnifique, retranscrivant bien, comme dan le livre, le réveil du nouveau vampire, ses yeux ne voyant pas la même réalité ; en témoigne, une statue qui le suit des yeux... Brad Pitt campe ce vampire à l'élégance glacée, un vampire trop humain. Sa transformation n'a pas été un choix, contrairement à ce que semble lui proposer d'abord ce fourbe et séducteur Lestat ; irrité par sa nature même, le fait de devoir tuer des être vivants pour subsister n'étant pas de son goût. Il s'évertuera à tuer toutes sortes de petits animaux -rats, pigeons, chiens- alors que Lestat se délecte de sang humain -la plupart du temps de jeunes femmes sans défense. Renforçant la caractérisation de son personnage, ce refus d'en attenter à l'humain, pour conserver un semblant d'humanité, offre finalement des moments de comédie très noire (la vieille enfarinée criant de tous ses poumons la perte de ses précieux caniches, exsangues, ou le paradoxe d'un vampire, cette créature invincible pouvant mettre à genoux toute vie, cantonnée à se rabattre sur ce que Lestat appellerait de la viande de second choix), de même la séquence, plus éloignée dans le film, d'éducation de Claudia, petite fille faite vampire par Lestat. Elle tue son professeur de piano -il s'effondre sur le clavier, comme pris d'un soudain endormissement- ou la couturière venue spécialement pour prendre ses mesures. Ces meurtres horribles, perpétrés par un enfant, berceau de l'innocence, sont à la fois d'une perversité absolue (l'usage, par Claudia, de sa nature enfantine, pour attirer les innocents) et décalés, de façon humoristique, par la façon dont le filme et le monte Jordan, épousant en cela le sentiment qu'éprouve la fillette. Elle, qui prend cette mascarade comme un jeu, dont elle serait, à chaque fois, la grande gagnante. Le sourire de la jeune Kirsten Dunst est, à ce titre, extrêmement ambigu.
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| Kirsten Dunst et Brad Pitt |
Homoparentalité
Évoquée dans le film (plus encore dans le livre), présente de façon sous-jacente, la relation incestueuse qu'entretiennent Louis et Claudia constitue un autre angle d'attaque, donnant une bizarrerie sans nom aux déambulations fantomatiques du trio. La pulsion de meurtre, incarnant le désir, tout autant sexuel que mortifère, participe à cette ambiguïté jamais résolue. À ce premier duo s'oppose la paire Louis / Lestat, traitée de façon clairement homosexuelle (l'air précieux et maniéré d'un Lestat aux longs cheveux blonds, Louis l'entretenant sans mot dire, les deux éduquant Claudia comme leur fille), apporte une couche signifiante supplémentaire, qui ajoutée à toutes les autres, font de Entretien avec un vampire beaucoup plus qu'un simple film fantastique utilisant le motif du vampirisme. Claudia, au fil des années femme prisonnière dans un corps d'enfant, aime réellement Louis, ce qui justifie la pulsion incestueuse, mais reste constamment dérangeante. Elle n'aura de cesse de chercher un modèle de féminité dont elle est dépourvue. Pour cela, elle figera cette beauté inatteignable, dans la mort -la servante- ou par le vampirisme -une belle femme au hasard, ici plus pour avoir un référent matriarcal.
Tom Cruise est ici dans sa période faste, après le début de son succès planétaire des années 1980 (Top Gun, Rain Man, Né un 4 juillet, ...). Dans les années 1990, il y poursuit la voie d'un acteur "qui n'a peur de rien" -du moment que son nom est seul, au-dessus du titre du film, comme le prévoit son contrat. Son apparence change et son personnage, Lestat, est fort peu reluisant par bien des aspects, comme dans d'autres films plus classiques qui constituent à chaque fois des choix de carrière payants : La Firme (Sydney Pollack, 1993), Jerry Maguire (Cameron Crowe, 1996), Magnolia (Paul Thomas Anderson, 1999), Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick, 1999). Cruise arbore dans la dernière partie d'Entretien... un maquillage digne des plus grands films d'horreur -Stan Winston et son légendaire studio d'effets spéciaux sont à la manœuvre (The Wiz, Edward aux mains d'argent, Terminator 2, ...) pour distiller une ambiance de décadence gothique.
Anne Rice rejette d'abord le choix de Tom Cruise, "qui n'est pas plus mon vampire Lestat qu'Edward G. Robinson n'est Rhett Butler.", confie-t-elle, demandant à l'acteur de se retirer. La romancière voyait plutôt Rutger Hauer ou Julian Sands incarner son vampire. Une fois le film sorti, elle se rend à l'évidence : Cruise est parfait. Son incarnation du personnage, jouisseur et cruel, fait ressortir un magnétisme sexuel qu'il n'avait encore jamais montré.
Entretien avec un vampire, le film, exploite bien, sans le dénaturer, les pistes foisonnantes du roman, qui offre un fantastique comme on aimerait en voir plus souvent : construction au cordeau, facettes multiples, interprétation incroyable (mention spéciale à Tom Cruise et Kirsten Dunst). Les sombres abysses vers lesquelles nous plongent les vampires sont sans fin...
Disponibilité vidéo : Blu-ray / UHD - Warner
Source bibliographique :
Tom Cruise, l'homme le plus puissant d'Hollywood / Aurélien Ferenczi, 2023





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