Détour est l'archétype du "film noir d'auteur" de série B. Tourné en 6 jours par Edgar G. Ulmer (Le Chat noir, Barbe-Bleue, Le Démon de la chair) pour la petite firme PRC, emblématique de la "Poverty Row" (avec Monogram ou Republic), et nanti d'un budget minuscule d'environ 30 000 dollars, ce "petit" film de 68 minutes est un modèle narratif parsemé d'ingéniosités visuelles. Le fatum du film noir s'acharne sur un personnage perdu d'avance, un pianiste, Al Roberts, amoureux d'une chanteuse. Celle-ci veut tenter sa chance à Hollywood et le quitte, a priori temporairement. C'est le point de départ d'une suite d'événements abracadabrants, qui marquent les personnages au fer rouge de la fatalité.
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| Tom Neal, hanté |
Le film débute alors que l'histoire est déjà -bien- commencée : on découvre un pauvre hère, mal rasé, fourbu, le désespoir constamment accroché au visage (Al Roberts, interprété par Tom Neal) ; il fait du stop sur les routes. S'arrêtant dans un diner, il entend une chanson sortir du juke-box, qui va déclencher le premier flash-back. La narration en voix-off à la première personne sont le fil conducteur d'un récit centré sur le point de vue unique du protagoniste.
Suite au départ de sa promise pour les projecteurs rêvés de la célébrité, Roberts se met en tête de la rejoindre. N'ayant ni voiture, ni d'argent, il entreprend un voyage à durée indéterminée, une véritable odyssée. Les personnages qu'ils rencontre s’avéreront tous liés par les fils de la destinée, tissant par-là même un discours méta sur l'art du récit. Charlie Haskell, le premier conducteur à le prendre en charge, sous des dehors sympathiques, est marqué physiquement de griffures et cicatrices impressionnantes ; une femme vengeresse prise en stop précédemment en serait la cause. Haskell décède rapidement de la façon la plus étrange qui soit : assoupi, il s'effondre la tête la première sur une pierre lorsque Roberts ouvre la portière pour essayer de le réveiller. Le verdict est immédiat : mort sur le coup. Roberts, craignant d'être accusé de meurtre, échange ses vêtements, ses papiers -et s'approprie l'argent et la voiture au passage- avec ceux d'Haskell : d'une part, il devient un autre homme, mais il meurt symboliquement aussi dès cet instant, faisant croire que l'homme sans vie qu'il laisse au bord de la route n'est autre que lui-même.
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| Ann Savage, Tom Neal |
Dans une coïncidence impossible, la deuxième personne qui croise sa route n'est autre que Vera, la folle furieuse qui a agressé Haskell. Le secret de Roberts est immédiatement éventé, ce dernier entamant dès lors une relation perverse de soumission avec Vera. Ce rapport malsain continera d'exister... Tant que Vera sera en vie. Jamais aura-t-on vu au cinéma une mort aussi absurde, qu'on laissera découvrir au lecteur ; quoi qu'il en soit, voici un poids supplémentaire sur la conscience de Roberts, qui semble constamment convoquer une malchance cosmique.
Le scénario et les dialogues, signés Martin Goldsmith (d'après son propre roman Detour : An Extraordinary Tale) et Martin Mooney, sont d'une concision nécessaire et remarquable, et cette concentration nimbe le film d'une aura presque fantastique. Les rares décors, les trajets en voiture aux très visibles transparences en studio, les rares personnages et leurs liens testant sans cesse la suspension d'incrédulité, dessinent un monde à taille réduite fonctionnant comme une bulle où l'on revient sans cesse à son point de départ : Détour est ainsi un cauchemar éveillé d'une efficacité rare. Les éclairages réduits et volontiers impressionnistes sont la marque de la culture européenne de Ulmer, d'origine austro-hongroise. On retrouve dans sa filmographie, notamment dans Le Chat noir, cette même sensibilité.
Tom Neal, avec son air de chien battu, est l'incarnation parfaite de ce destin malmené. C'est simple, lors des séquences en flash-back qui le montrent heureux et souriant, ce n' est pas la même personne. De même, Ann Savage incarne une des "femme fatale" les plus antipathiques jamais vues sur un écran ; ses dialogues sont saturés d'insultes qu'elle crache à la vitesse de l'éclair, ses yeux fusillant littéralement le pauvre Roberts. Vient alors la question du point de vue : Roberts étant le narrateur de ses propres infortunes, n'a t-il pas enfoncé plus qu'il n'en faudrait ce personnage ? Pas enjolivé la romance avec la chanteuse, Sue ? Ce triangle amoureux typique du film noir est-t-il aussi déséquilibré que l'on croit ? Dans cette résignation acharnée à vivre le malheur, se trouve larvé le spectre de la Grande Dépression de 1929, un moment où toute perspective d'avenir semblait obscurcie. Presque de la même façon, en moins tragique bien sûr, la trajectoire d'Ulmer fut rapidement cantonnée à la réalisation de films de seconde zone dans lesquels il réussira, malgré tout, à imprimer sa marque.
Disponibilité vidéo : DVD / Blu-ray FR - Elephant Films
Sources bibliographiques :
Film Noir 100 All-Time Favourites / Paul Duncan, Jürgen Müller, Taschen, 2014
Dark City, le monde perdu du film noir / Eddie Muller, Clairac Editeurs, 2007
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