Le Masque de Fu Manchu (Don Sharp, 1965)

Affiche du film Le Masque de Fu Manchu (Don Sharp, 1965)

Fu Manchu est éternel. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, on aurait tort de ne pas le croire, tant le bonhomme ressuscite de films en films. Quand bien même, Don Sharp fait fort en ouvrant son film par la mise à mort du personnage en titre ! Cette mort est difficilement contestable, le tyran perdant la tête des mains d'un bourreau bien armé. Si ce n'est que... Fu Manchu est éternel. Et la fin du film, toute aussi définitive, nous en apportera une nouvelle preuve.

Don Sharp, réalisateur quelques années auparavant d'un Baiser du vampire de belle mémoire, et Christopher Lee, Dracula en personne, ne sont pas ici réunis pour un film Hammer. Il s'agit d'une coproduction germano-britannique, entre Constantin Films, l'une des plus importantes société de production de films allemandes, et Hallam Productions, firme britannique aux ressources plus limitées. C'est Harry Alan Towers, scénariste, romancier et producteur britannique, qui est à la manœuvre, après avoir acquis les drois des œuvres de Sax Rohmer, le créateur de Fu Manchu, à sa veuve. Dans le film, Londres est grise et les décors sont bien vides, comparé au faste coloré des meilleurs bandes du studio britannique. Non, Fu Manchu, c'est du serial. Vous savez, ces films à courts épisodes qui faisaient les beaux jours des cinémas populaires, et réapparaissent en DVD (notamment via l'éditeur Bach Films). Des récits au rythme endiablé, où les coups de théâtre s'enchaînent sans répit. Et si Don Sharp semble vouloir aller dans cette direction avec Le Masque de Fu Manchu... il n'y réussit guère. Entre deux parenthèses tibétaines, le film se déroule à Londres (le tournage a eu lieu en réalité à Dublin), où Fu Manchu opère en secret depuis une base souterraine. Le rythme imprimé au début s’essouffle rapidement, à cause d'une réalisation sans éclat. Les costumes sont eux, un peu mieux lotis.

Christopher Lee en Fu Manchu dans le film Le Masque de Fu Manchu (Don Sharp, 1965)
Christopher Lee dans la peau de Fu Manchu

Il s'agit du premier épisode d'une série de films avec Christopher Lee ; l'acteur en tournera cinq jusqu'en 1969, puis ce sera le tour de Peter Sellers pour un baroud d'honneur en 1980. La série ne cesse de baisser en qualité (ne partant déjà pas du pinacle...). Le Masque d'or (Charles Brabin, Charles Vidor, 1932) reste un des bons opus de la saga. Don Sharp, réalisateur récurrent chez la Hammer Film, tournera avec Christopher Lee Raspoutine, le moine fou en 1965 ; le film sortira l'année suivante, peu de temps avant le deuxième épisode de la série Fu Manchu, Les Treize fiancées de Fu Manchu (The Brides of Fu Manchu), toujours réalisé par Don Sharp pour Constantin Films Productions / Hallam Productions.

Le scénario contient des détails étonnants. Par exemple, Fu Manchu -affublé d'un accent britannique tout à fait remarquable- est à la recherche d'un gaz toxique mis au point par des scientifiques parfaitement respectables. Ce gaz permet de tuer quiconque en quelques secondes... mais il faut que la température de l'air soit négative. Donc c'est plutôt une arme de la collection automne-hiver, voyez. Une menace que la météo peut déjouer plus facilement que le plus astucieux des Sherlock Holmes ; Nigel Green a d'ailleurs des airs du fin limier de Conan Doyle, période Basil Rathbone, tout comme Fu Manchu est son Moriarty. Nayland Smith tient en effet le criminel en estime, reconnaissant son intelligence supérieure. Et si Nigel Green est un pseudo-Sherlock Holmes, alors le le docteur Petrie est son fidèle et dévoué Watson, interprété avec un flegme tout britannique par Howard Marion-Crawford. Malgré quelques séquences d'action (notamment une poursuite en voiture fort peu mouvementée), la règle semble être l'anti-spectaculaire -qu'on devine bien involontaire. Des sbires de Fu Manchu jaillissent de tous les coins, un bandana rouge soigneusement noué sur la tête. 
 
Nigel Green et Howard Marion-Crawford dans Le Masque de Fu Manchu (The Face of Fu Manchu, Don Sharp, 1965)
Nigel Green et Howard Marion-Crawford
 
L'inspiration est clairement Bondesque, surfant sur le récent succès de l'agent secret, porté par le charisme du regretté Sir Sean Connery. On peut également rapprocher cette série des Fu Manchu de deux films de la Hammer ; le premier, L'Empreinte du Dragon rouge / Terror of the Tongs (Anthony Bushell, 1961), voit Lee endosser les atours de Chung King, un maître vilain asiatique à la tête d'une société secrète adepte de meurtres à la machette ; le film de Don Sharp s'en sort tout de même bien mieux que cette mauvaise production de la fameuse firme britannique. L'autre film est plus intéressant : Les Étrangleurs de Bombay, réalisé par Terence Fisher en 1959, suit une secte de fanatiques meurtriers, les Thugs, en Inde. La rédaction de Midi-Minuit Fantastique avait à l'époque une fixation certaine pour le film, en raison de la pulpeuse Marie Devereux, et de son air extatique devant les crimes les plus odieux.

Les acteurs ne sont aucunement à blâmer, Christopher Lee et son maquillage s'en sortant avec les honneurs, de même que Nigel Green en Nayland Smith, l'ennemi juré de Fu Manchu que l'on retrouve dans toutes les adaptations. Même Joachim Fuchsberger, célèbre pour avoir tourné dans certains krimis de bonne réputation adaptés d'Edgar Wallace -Le Requin harponne Scotland Yard ou encore Le Crapaud masqué- se défend bien. Il incarne ici un assistant tout trouvé à la croisade contre le crime de Smith. Lee, impassible et cruel, esquissera bien des plans diaboliques, qui ne trouvent cependant pas une expression cinématographique convaincante ; exemple : on nous explique que la Tamise est le centre névralgique de toutes les attaques. Il y aurait eu lieu d'attendre une scène mettant bien en valeur ce beau fleuve, un symbole britannique aussi important que Big Ben. En réalité, beaucoup d'actions se déroulent hors-champs et nous sont contés par les protagonistes, sagement installés dans de petits intérieurs. Autre ratage : les scènes de combat, tournées avec des doublures qui ne ressemblent en aucune façon à leur modèle. Problème : les combattants sont filmés de façon bien trop rapprochée... Effet comique garanti.

Karin Dor dans Le Masque de Fu Manchu (The Face of Fu Manchu, Don Sharp, 1965)
Karin Dor

Le film est tourné du 20 février au 25 mars 1965. Sa sortie en salles est accompagnée de critiques plutôt bonnes et d'un accueil public favorable, suffisamment pour valider le tournage d'une suite. Le budget, réduit, était relayé par une communication tonitruante, notamment afin d'assurer le tournage des suites. On se souvient notamment de ce poster placardé à New York, lors de l'élection municipale 1965, et prônant fièrement "Fu Manchu for Mayor". Aux États-Unis, la Warner  met le paquet sur la publicité en faisant feu de tout bois : éventails, concours de dessins à colorier, sans oublier d'autres éléments plus étonnants, comme le 45 tours du groupe The Rockin' Ramrods, Don't Fool with Fu Manchu -qui rencontra un succès limité.

Le film aurait pu être divertissant et jouissif dans son accumulation de péripéties incongrues, lorgnant vers du James Bond (comme un juste retour des choses, après que Fu Manchu a inspiré Ian Fleming). Malheureusement, il ne l'est qu'à de rares moments, Hallam Production n'étant pas non plus la Hammer. Pour autant, on peut passer un moment plutôt plaisant, si l'on omet ce qui prête à sourire, ainsi que les énormes trous d'un scénario qui va à l'essentiel sans s'arrêter sur ses incohérences.

Disponibilité vidéo : DVD - éditeur :  StudioCanal (le titre est épuisé mais se déniche facilement en occasion). Blu-ray zone B - éditeur : Powerhouse / Indicator (sous-titres anglais uniquement).

Sources bibliographiques : 
"You Shall Hear from Me Again" : The Fu Manchu Films of the 1960s / Tim Lucas, in "The Fu Manchu Cycle 1965-1969" coffret Blu-ray Powerhouse / Indicator
Christopher Lee à propos du Masque de Fu Manchu / Michel Caen, in Midi-Minuit Fantastique n°14

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