Le Fantôme de l'opéra (Terence Fisher, 1962)

 Affiche du film Le Fantôme de l'opéra (The Phantom of the Opera, Terence Fisher, 1962)

Après les succès sans précédent des réinterprétations des Universal Monsters signées Hammer Film Productions (Frankenstein s'est échappé, Le Cauchemar de Dracula, La malédiction des pharaons et La Nuit du loup-garou), Le Fantôme de l'opéra s'insère tout naturellement dans cette logique. Pour autant, et malgré la présence de Terence Fisher, réalisateur de tous les films pré-cités, et l'intérêt -éphémère- d'une star d'Hollywood, cette nouvelle adaptation du roman de Gaston Leroux ne réussira pas à se hisser au niveau de ses prédécesseurs, à l'aune de son succès critique, tout relatif, comme public.

 Pour cette nouvelle incursion dans la rénovation des classiques Universal, c'est Anthony Hinds, sous le pseudonyme de John Elder, qui se charge du scénario, ce dernier s'inspirant du film de 1943 avec Claude Rains, plutôt que du roman. L'idée de cette adaptation date vraisemblablement de la fin des années 50, mais c'est finalement Cary Grant qui va donner un coup d'accélérateur à la concrétisation du projet. Grant, de passage à Londres, se rend dans les bureaux de la firme et fait part de son désir de jouer dans une de leurs futures productions. Conscient de devoir adapter le contenu du film à venir à la persona de Cary Grant, Hinds façonne un scénario moins violent (le "fantôme" ne tue personne directement), la tonalité globale s'aventurant sur les terres d'un mélodrame romantique -et gothique ; il n'est même pas certain que ce soit pour ce rôle que Grant a pu être intéressé. En effet, en étudiant la distribution du film sorti sur les écrans, la légèreté et l'allant du personnage de Harry Hunter (Edward de Souza), le fiancée de Christine, rappelle l'énergie et l'allure de Cary Grant. L'acteur n'ira cependant jamais plus loin dans ce projet, tant et si bien qu'on ne sait pas quelle était véritablement son implication profonde dans cette direction. Pour autant, ce passage n'est pas le moins du monde anecdotique, tant il a redéfinit la teneur du film, l'éloignant de l'horreur démonstrative qui a fait la renommée des films Hammer à partir de Frankenstein s'est échappé (1957).

Michael Gough et Heathers Sears dans le film Le Fantôme de l'opéra (The Phantom of the Opera, Terence Fisher, 1962)
Michael Gough, Heather Sears

Nanti d'un budget plus conséquent que d'ordinaire (180 000 £, quand Le Cauchemar de Dracula avait été produit avec la moitié moins), Le Fantôme... se devait de montrer un opéra. Ce sera le Wimbledon Theatre, qui, s'il n'est pas des plus impressionnants, fait bien l'affaire. Ici, on nous montrera un nombre conséquent de séquences musicales, qu'on peut trouver un brin statique -mais par contre, quelles couleurs ! Puis, on insiste jamais assez sur la qualité de la musique du film signée Edwin Astley, qui dirige l'émotion et les sentiments de façon sensible, avec délicatesse et romantisme. 

Le casting ne comprend pas les habituels grands noms du studio, mais des acteurs et actrices qui tirent leur épingle du jeu, notamment Edward de Souza, vu la même année dans Le Baiser du vampire de Don Sharp. Dans les seconds rôles, on retrouve des visages familiers, comme ceux de Thorley Watlers, Michael Ripper et Miles Malleson. D'autre part, le fait de déplacer l'intrigue de Paris à Londres rapproche tout de même le projet des autres aventures cinématographiques de la Hammer. 

Edward de Souza, Michael Gough et Thorley Walters dans le film Le Fantôme de l'opéra (The Phantom of the Opera, Terence Fisher, 1962)
Edward de Souza, Michael Gough et Thorley Walters

La tonalité de l'ensemble, plutôt légère, a surpris bon nombre d'amateurs de Frankenstein et compagnie, l'histoire d'amour entre Harry Hunter et Christine constituant le cœur du récit. C'est peut-être ce qui fait défaut ici : le fantôme, dont on découvrira l'identité en milieu de métrage, au cours d'une sous-intrigue policière menée par Harry, joue un rôle secondaire dans ce film qui porte pourtant son nom. Herbert Lom, son interprète, n'est pas à blâmer, lui qui s'acquitte sans sourciller -on ne voit de tout façon que son œil droit sous le masque- d'un rôle ingrat et peu flamboyant. En effet, même s'il s'affaire à jouer de l'orgue dans une caverne en sous-sol de l'opéra, au milieu des égouts, et kidnappe la jeune Christine, tombé amoureux de sa voix, il ressemble tout de même à un tortionnaire pour sa jeune captive, et à aucun moment on ne peux entrevoir ce qui aurait pu constituer une ébauche de triangle amoureux. Le rôle aurait plu à Christpoher lee, très bon chanteur ; peut-être la destinée du film en aurait été changée. Par contre, le flash-back montrant l'appropriation de l’œuvre du fantôme par le propriétaire de l'opéra, Ambrose D'Arcy (Michael Gough), est absolument révoltante. Les films suivants sur le fantôme de l'opéra sauront s'en rappeler, et notamment Brian De Palma pour son mélancolique et rock Phantom of the Paradise (1974).

Herbert Lom dans le film Le Fantôme de l'opéra (The Phantom of the Opera, Terence Fisher, 1962)
Herbert Lom dans le rôle du Fantôme
 

D'Arcy est bien ici le véritable méchant de l'histoire, un personnage vil et détestable, forçant qui plus est des jeunes femmes à sortir avec lui en leur faisant miroiter un rôle dans une de ses productions. Il est parfaitement campé par un Michael Gough en très grande forme, lui qui avait déjà montrer son côté sombre dans le sympathique Crimes au musée des horreurs (Arthur Crabtree, 1959). Il donne l'image d'une bourgeoisie pervertie qui peut tout se permettre.

Tourné entre la fin novembre 1961 et fin janvier 1962 aux studios de Bray -et donc au Wimbledon Theatre pour une quinzaine de jours-, le film est un des rares Hammer à avoir reçu la classification A (film conseillé pour adultes), plutôt que X -interdit aux moins de 16 ans à l'époque. le BBFC, délivrant cette certification, a par ailleurs demandé un certain nombre de coupes, auxquelles le studio a consenties. Pour autant, le film contient toujours des séquences cruelles, comme ce pauvre homme qui se fait crever les yeux par l'adjoint du fantôme, destiné à toutes les basses œuvres -héritage du personnage d'Igor dans les multiples itérations de Frankenstein. Autre différence notable et peu relevée dans la littérature dédiée au film, ce Fantôme est le seul remake issu des Universal Monsters dont l'original était déjà en couleur -et, plus précisément, en Technicolor, dont on peut saisir aujourd'hui toute la beauté dans l'édition UHD 4K éditée par Universal. Dès lors, toute une partie de l'argumentaire du "besoin de remise au goût du jour" cher au studio n'était plus si efficace. Quoi qu'il en soit, le film sortit sur les écrans britanniques en juin 1962, en double-programme avec Le Fascinant capitaine Clegg (Peter Graham Scott), un autre Hammer atypique entre aventure et horreur -on pourrait le qualifier de "folk horror" aujourd'hui-, également assorti d'une classification A.

Heather Sears dans le film Le Fantôme de l'opéra (The Phantom of the Opera, Terence Fisher, 1962)
Heather Sears prisonnière

Mal aimée car manquant de panache, mais pas d'intérêt -les magnifiques couleurs d'Arthur Grant, la musique d'Edwin Astley -y compris celle d'un opéra original autour de Jeanne d'Arc- et la sobriété tout en colère contenue d'Herbert Lom derrière le masque, cette version du Fantôme de l'opéra par Hammer Films et Terence Fisher mérite d'être redécouverte.

Disponibilité vidéo : Blu-ray / DVD FR / zone 2/B : éditeur Elephant Films ; édition plus complète au Royaume-Uni avec l'édition PowerHouse / Indicator, inclus deux formats d'image et de nombreux bonus, dont une curiosité : une version allongée pour la télévision américaine, ajoutant une intrigue policière secondaire.

Sources bibliographiques :

Hammer Complete / Howard Maxford, 2019
Livret de l'édition Blu-ray UK PowerHouse / Indicator, 2021
Le fantôme de l'opéra in Fantastyka n°3 / Claude Scasso, 1994

 

Image titre du film Le Fantôme de l'opéra (The Phantom of the Opera, Terence Fisher, 1962)

 

Commentaires