Le Cauchemar de Dracula (Terence Fisher, 1958)

Le Cauchemar de Dracula (Dracula, Terence Fisher, 1958) affiche britannique du film

 

La relecture du cycle fantastique de Universal made in Hammer Film trouve avec ce Cauchemar de Dracula (Dracula ou Horror of Dracula aux USA) une forme d'achèvement. Peter Cushing et Christopher Lee (Van Helsing/Dracula), duo déjà connu à l'écran par Frankenstein s'est échappé (The Curse of Frankenstein) sorti l'année précédente, débutent ici un combat qui se poursuivra dans de nombreuses suites.

Le succès de Frankenstein s'est échappé a scellé la destinée du petit studio familial de Bray : après Frankenstein, Dracula s'impose comme une évidence. Le projet est annoncé par voie de presse dès le 27 juillet 1957, deux mois après la sortie en salles britannique de Frankenstein... 

Adaptation du livre de Bram Stoker, le film montre plusieurs altérations d'importance par rapport au matériau d'origine. Jonathan Harker (John Van Heyssen) y est un collègue de Van Helsing, bien au fait du vampirisme, tâchant d'anéantir Dracula, se faisant passer pour un bibliothécaire chargé de classer les affaires du comte ; il échouera. Le Jonathan Harker du roman est un avocat venu dans les Carpates de Dracula pour finaliser l'accord de vente d'une demeure, aucunement conscient du risque encouru -et s'en sort vivant. Dans le film, sa promise est Lucy Holmwood -la grande amie de Mina Harker-, et non Mina elle-même. Mina, nommée Holmwood dans le film, est en fait la sœur de Lucy et la femme de Arthur Holmwood (incarné ici par Michael Gough, que l'on connaît plus aujourd'hui pour avoir incarné le majordome Alfred Pennyworth dans les quatre films Batman produits par la Warner entre 1989 et 1997, mais qui jouera aussi quelques rôles savoureux notamment chez Hammer, dans Le Fantôme de l'opéra par exemple). 

John Van Heyssen et Valerie Gaunt dans Le Cauchemar de Dracula (Dracula, Terence Fisher, 1958)
John Van Heyssen et Valerie Gaunt

 

 Le professeur Seward, dans le livre élève de Van Helsing, est ici le médecin de famille des Holmwood. Ces différences permettent de condenser l'intrigue et de supprimer certains personnages, tout en permettrant à la narration d'avancer plus rapidement, ce qui apporte beaucoup au personnage du professeur Van Helsing -Peter Cushing est par ailleurs le premier nommé au générique, loin devant Christopher Lee, bon quatrième. Le journal de Jonathan Harker rentre dans la catégorie des objets facilitateurs, arrivant très rapidement dans les mains de Van Helsing, permettant une connaissance partagée des exactions du maître vampire, tout en rappelant la nature épistolaire du roman original. Renfield, l'humain aux ordres du vampire, personnage important dans le roman, est par exemple évacué, tout comme beaucoup d'autres éléments qui auraient nécessité un budget bien plus important que les 82 000 livres sterling alloués au film. Jimmy Sangster, à qui l'on devra de nombreux scénarios de grande qualité pour la Hammer (La Revanche de Frankenstein, Les Maîtresses de Dracula, Confessions à un cadavre) est l'artisan de cette adaptation marquante. Sangster rend son script finalisé en octobre 1957 ; le tournage débute le 11 novembre, au sein d'un majestueux décor (l'intérieur du château de Dracula) conçu par Bernard Robinson sur le tout récent plateau n°1 du studio de Bray, et se poursuit jusqu'au début de l'année 1958. Le BBFC, l'organisme de classement des films au Royaume-Uni, appose un "X" devant quelques débordements qu'ils jugent durement... Difficile d'avoir le même avis aujourd'hui tant le film est plutôt sage à tous les niveaux, si ce n'est, pour l'époque, la décomposition finale du comte, qui horrifia quelques critiques. Les couleurs orientent par contre très bien le récit vers une dimension érotique et sensuelle, notamment la couleur rouge (le sang, les lèvres de Valerie Gaunt, la femme vampire qui contrastent avec son teint diaphane, ou le journal de Harker qui contient son terrible récit). 

Image du film Le Cauchemar de Dracula (Dracula, Terence Fisher, 1958)
Le journal de Jonathan Harker


Ainsi, lorsqu'il découvre que son ami Harker a été possédé par le vampire, il n'hésite pas une seconde à enfoncer un pieu dans le cœur de son pourtant estimé collègue. Ces aménagements dans la trame narrative de Stoker permettent aussi d'aiguiser la rencontre entre Jonathan Harker et Dracula : Harker prétend venir pour occuper le poste de bibliothécaire dans le château de Dracula, tandis que le vampire se montre extrêmement courtois envers son invité, allant jusqu'à lui porter sa valise jusqu'à sa chambre. Dans cette séquence, chacun joue en fait un double-jeu. Pourtant averti du danger mortel qui pèse sur lui, on pourra être étonné de la facilité avec laquelle Harker tombe finalement dans le piège du comte. Le jeu de John Van Eyssen, théâtral et appuyé, est d'ailleurs le point faible d'un ensemble sinon impeccablement maîtrisé.

En terme d'écriture et de pur rendu cinématographique, le grand écart entre la prévenance apparente du comte et la sauvagerie avec laquelle, dans la scène suivante, il protège sa future proie, tel un fauve rendu fou par la vue du sang, est tout à fait éloquent. Les yeux injectés de sang, bondissant avec une rapidité foudroyante, Christopher Lee y est carnassier.


Christopher Lee dans le film Le Cauchemar de Dracula (Dracula, Terence Fisher, 1958)
Christopher Lee

Ce premier film du cycle vampirique de la Hammer est l'occasion d'édicter les règles de base de la mythologie : ainsi, si Dracula doit reposer dans sa terre natale et est sensible à l'ail, aux crucifix, et évidemment à la lumière du jour, il ne peut pas se transformer. C'est bien sûr le cas dans le livre, où on peut le voir apparaître sous la forme d'une chauve-souris ou d'une vapeur verdâtre (éléments par exemple repris dans de nombreux films ultérieurs). Les impératifs financiers et la concentration du récit ont dicté cette clause, qui s'évaporera dans les films suivants du cycle Hammer -et dont Sangster s'amuse, lorsqu'il fait dire à Van helsing que la faculté de transformation des vampire n'est qu'une "légende". C'est d'ailleurs lors de ce Cauchemar de Dracula qu'apparaissent pour la première fois à l'écran les canines pointues, caractéristiques des vampires pour le reste de l'histoire du cinéma.


Peter Cushing dans Le Cauchemar de Dracula (Dracula, Terence Fisher, 1958)
Peter Cushing


Terence Fisher et Jack Asher, son directeur photo, façonnent des merveilles visuelles, ce qui perdurera comme un standard Hammer, mariant les teintes pourpre et plus sombres, n'hésitant pas non plus à utiliser la couleur verte (la chemise de nuit de Lucy Holmwood, alors possédée par Dracula), afin d'instiller de l'étrangeté chez les personnages ayant basculés sous l'emprise du mal. Il est intéressant de noter que la Bavière, région du sud de l'Allemagne où se déroule l'intrigue, occupe le même rôle dans plusieurs Frankenstein de la firme, avec ces villages composés de chaumières tranquilles bloquées à la fin XIXème siècle et, toujours, de la taverne qui s'avère un lieu de passage incontournable. Le cadre de la Hammer est planté, le reste appartient à l'histoire pour une série de films toujours enthousiasmants aujourd'hui.

Le film sort en France le 4 février 1959 et reste à ce jour le plus grand succès de la firme sur le territoire, attirant un peu moins de 80 000 spectateurs et laissant une marque indélébile -rouge sang à l'évidence- dans la cinéphilie mondiale. 


Plan rare montrant la décomposition du comte Dracula dans le film Le Cauchemar de Dracula (Dracula, Terence Fisher, 1958)
Plan rare issu des "Japanese Reels" montrant une étape supplémentaire dans la décomposition du comte Dracula, frappé par la lumière du jour

L'existence d'une version alternative du film, plus graphique, a souvent été évoquée par le passé, appelée "version japonaise" en raison de plans supplémentaires montrés dans ce pays. Christopher Lee en personne attestait de ces plans supplémentaires, validant l'existence de ces versions destinées à l'export. Ce n'est qu'en mars 2011 qu'une version plus complète a été retrouvée dans les collections du Centre National du Film au Japon, près de Tokyo. Dans l'édition Blu-ray Lionsgate sortie en 2013 en Angleterre, on peut effectivement voir des plans inédits : la séduction plus explicite du comte, crocs dehors, sur Lucy, brusquement poussée sur le lit ; puis l'agonie finale de Dracula, agrémentée de quelques plans de décomposition supplémentaires.  Hammer, désormais éditeur vidéo, prévoient enfin la restauration 4K pour 2026 que tous les amateurs attendent : 


 

Disponibilité vidéo : DVD zone 2 - éditeur : Warner Home Video ; Blu-ray UK zone B (sous-titres anglais uniquement) - éditeur Lionsgate ; Blu-ray zone A (sous-titres anglais uniquement) - éditeur Warner Home Video.

Sources bibliographiques :
The Hammer Story / Marcus Hearn, Alan Barnes, 2007
Dans les griffes de la Hammer / Nicolas Stanzick, 2010
L'Antre de la Hammer / Marcus Hearn, 2012
Hammer Film, An Exhaustive Filmography / Tom Johnson, Deborah Del Vecchio, 2012
Hammer Complete / Howard Maxford, 2019

 

Le Cauchemar de Dracula (Dracula, Terence Fisher, 1958) image titre du film

Commentaires