Le Baiser du vampire (Don Sharp, 1963)

Affiche américaine du film Le Baiser du vampire (The Kiss of the Vampire, Don Sharp, 1963)


Chez la Hammer Film, il y a les cinéastes et les œuvres révérés, considérés comme majeurs, et les autres. Terence Fisher, John Gilling ou Roy Ward Baker en sont incontestablement les chefs de file. Don Sharp, lui, est définitivement un des "autres", loin de cette sphère auréolée, malgré une indéfectible fidélité envers la firme, et de bons films à son actif. On lui doit ainsi Les Pirates du diable (1964), les premiers Fu Manchu (1965) et Raspoutine, le moine fou (1966), tous avec Christopher Lee dans le rôle-titre, la star Hammer.


 

Conquis par les réalisations antérieures de Don Sharp comme Les Professionnels (1960), la Hammer lui offre l'opportunité de  réaliser The Kiss of the Vampire en pleine vague des Dracula de Terence Fisher, alors que Christopher Lee rechigne à chausser les crocs une nouvelle fois pour ses macabres aventures pelliculées. C'est un peu exagéré pour cette fois : Lee est, à la fin 1962, occupé entre l'Irlande et l'Allemagne sur le tournage de Sherlock Holmes et le collier de la mort, réalisé par Terence Fisher, qui ne peut, lui non plus, rempiler.Même sans le duo de stars Hammer, les rôles du vampire Ravna et du professeur Zimmer sont les pendants des Dracula et Van Helsing.

Hors continuité Dracula, on va alors assister à l’un des meilleurs crus vampirique de toute la filmo Hammer, pas moins ! Ce film "hors-série" devait d'ailleurs faire partie intégrante du cycle Dracula et miser par là sur la popularité renouvelée du personnage, James Carreras nommant provisoirement le projet "Dracula 3" dans des lettres au scénariste Anthony Hinds et à la Universal, dès l'été 1960. 

L’introduction est classique mais fait forte impression : un cortège funèbre, des gens éplorés, puis, au loin, une silhouette solitaire qui se détache. Un plan rapproché nous le rend plus détaillé : c’est un homme âgé, observant la procession d’un œil anxieux. Les croque-morts font descendre le cercueil vers l’endroit de son dernier refuge, et notre homme est tout près : alors qu’on lui tend une pelle pour verser la première fournée de terre, il la jette violemment vers le cercueil, lequel ne résiste pas à la force du coup : défoncé, le corps gisant en son sein forme une flaque de sang d’un rouge envahissant. Les villageois sont horrifiés : cette réaction est, une fois encore, assez classique. Puis vient un curieux plan, qui zoome sur le cercueil éventré, pour finir en flou et transiter sur un nouveau plan, le visage d’une jeune fille, à l’intérieur du cercueil. De l’extérieur vers l’intérieur, cette transition bien amenée n'est pas si fréquente chez les Dracula et consorts, qui se bornent en général à l’aspect, certes photogénique, de l’extérieur du cercueil comme plan d’introduction (voir celle des Cicatrices de Dracula, 1970, typique). La vue de ce plan dans The Kiss of the Vampire nous révèle la nature vampirique de la jeune personne, crocs dehors.

Après ce prélude marquant se déroule une trame scénaristique pas si commune : un jeune couple en lune de miel tombe en panne au beau milieu des paysages sylvestres d’Europe centrale. L'affaire est d'ailleurs savoureuse car la voiture, symbole de modernité, s'arrête et doit être remorquée par un cheval, l'attelage redevenant une sorte de calèche : Don Sharp  au temps des mythes et des mystères. Alors que l’on sent une présence scrutant leurs moindres déambulations, des aubergistes les accueillent dans leur maisonnée. Le jeune couple va alors être convié chez le renommé docteur Ravna (Noel Willman, qu'on verra chez la Hammer dans La Femme reptile de John Gilling). On note au passage le changement d’échelle sociale : de comte, le nouveau vampire (car oui, ce sera lui : Ravna, Dracula, la proximité sonore suffisant à tisser un lien entre les deux) passe à une autre étiquette, celle-là même du docteur Frankenstein.

Lors de la première soirée passée chez ce bon docteur, la scène de séduction vampirique (passage obligé) est effectivement différente des habituels regards -écarquillés et fixes- du vampire en titre. Ici, c’est la musique, un air de piano sombre et envoûtant, qui sert de vecteur à la fascination qui va s’exercer sur la jeune mariée, son mari ne suspectant de son côté absolument rien.


L’idéologie vampire défendue dans le film est étonnante et originale, un esprit sectaire baignant le tout : habillés de blanc, de fiévreux adeptes attendent l’apparition toujours théâtrale d’un docteur Ravna,  au brushing par ailleurs toujours impeccable.

L’utilisation parcimonieuse des codes vampiriques (gros plans incessants sur les dents pointues, sous-texte sexuel évident), ainsi que l’arrivée tardive du tueur de vampires fait qu’on a plus l’impression de regarder un film qui utilise le thème du vampire comme rouage pour raconter son histoire, ce qui donne une certaine fraîcheur pour les habitués des productions Hammer de l’époque. En 1962, rappelons que le cycle vampirique est à ses débuts, la firme n’a alors sorti que Le Cauchemar de Dracula (1958) et Les Maîtresses de Dracula (1960) -d'où "Dracula 3"-, réalisés tous deux par Terence Fisher.

Image du film Le Baiser du vampire (The Kiss of the Vampire, Don Sharp, 1963)
Un bal masqué aux costumes bien étranges

Enfin, la soirée masquée, toujours tenue chez Ravna, installe un climat très fantastique et baroque, à l’aide de masques grimaçants très graphiques. Vraie réussite, sans fausse note dont un beau final, ce Baiser du vampire est à voir séance tenante ! 

Le film fut projeté, au Royaume Uni comme aux USA, en double programme avec Paranoïaque ; sa sortie, en 1964, alors que le tournage s'est terminé en octobre 1962, fut repoussée pour ne pas faire de l'ombre aux Oiseaux d'Alfred Hitchcock : en effet, la scène finale du Baiser du vampire montre une nuée de chauve-souris fondre sur leurs proies humaines ; trop similaire au climax du dernier Hitch, promis à un succès retentissant. Cette scène était d'ailleurs prévue pour Les Maîtresses de Dracula, mais fut écartée, notamment pour une question de budget.

En France, le film attira un peu moins de 27 000 spectateurs lors de sa première exploitation en salles, à compter du 8 mai 1964, bien en deça du champion toute catégorie de la Hammer en France à l'époque, Le Cauchemar de Dracula -quasiment 80 000 entrées). Le film gagna peu à peu ses galons de films fantastique de premier plan, notamment dans son approche plus subtil du fantastique gothique, et parcouru de scènes marquantes.

Disponibilité vidéo : Blu-ray FR - éditeur Elephant Films. Blu-ray US : éditeur Shout! Factory  


Sources bibliographiques
:
The Hammer Story
/ Marcus Hearn, Alan Barnes, 2009
Hammer Complete
/ Howard Maxford, 2019
L'antre de la Hammer
/ Marcus Hearn, 2012
Fantastyka n°10 / Alain Schlokoff (article de Bruce G. Hallenbeck, p.43-56), 1995
Dans les griffes de la Hammer / Nicolas Stanzick, 2010

  

Image titre du film Le Baiser du vampire (The Kiss of the Vampire, Don Sharp, 1963)

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