Frankenstein s'est échappé (Terence Fisher, 1957)
Le baron Frankenstein, assisté par son précepteur et ami Paul Krempe, veut franchir la barrière scientifique ultime : créer un être vivant. Pour la première fois, la couleur s'invite dans le récit, déjà maintes fois porté à l'écran, de la créature de Frankenstein. Avec ce film, la petite firme familiale créée par Will Hinds (ou Will "Hammer", de son nom de scène) et Enrique Carrerras, va marquer un grand coup dans l'histoire.
L'idée d'une nouvelle version du roman de Mary Shelley vient de Milton Subotsky et Max J. Rosenberg, producteurs américains qui deviendront plus tard les concurrents de la Hammer avec leur société Amicus (Le Train des épouvantes, Le Jardin des tortures ou encore Asylum figurent parmi leurs réussites majeures). Subotsky écrit un traitement et le transmet au président de Associated Artists Productions, Eliot Hyman. Ce dernier est intéressé par l'idée mais trouve le duo trop inexpérimenté pour prendre en main cette production. Dans le même temps, Hyman est déjà en contact avec Hammer Films, pour un accord de distribution aux USA concernant La Marque / Terre contre satellite (Quatermass 2, Val Guest, 1957). De plus, Hyman est lié à la Warner Bros., ce qui va faciliter la suite de la distribution des films Hammer aux USA, après l'expiration du contrat avec Robert L. Lippert. Ce dernier s'était chargé de la distribution américaine des films Hammer depuis le début des années 1950. Le premier film Quatermass, retitré The Creeping Unknown de l'autre côté de l'Atlantique, avait bien fonctionné. Hyman propose le projet à James Carreras, à la tête de la Hammer, qui saisit l'opportunité : cette décision va sceller la destinée du studio, en même temps que le renouveau du cinéma fantastique anglo-saxon. Anthony Hinds, le partenaire de Carreras à la tête de Hammer Films, n'est pas particulièrement intéressé de produire un remake du premier Frankenstein de la Universal ; en effet, le projet est d'abord conçu comme une petite production en noir et blanc "tournée en trois semaines" selon ses dires, comme Hammer en produisait chaque année.
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| Peter Cushing |
Universal, au fait du projet des britanniques, menace la Hammer de poursuites si des éléments sous copyright, comme le maquillage de Boris Karloff créé par Jack Pierce, sont copiés.
Le scénario de Subotsky s'avère très similaire à celui du premier Frankenstein de James Whale, ce qui n'enchante pas Hinds, qui le qualifia tout simplement de "plagiat". Pour nourrir le corps du film, il est donc convenu de repartir de la matière originelle : le roman de Mary Shelley publié en 1918. Il est dans le domaine public, aucun risque de poursuites donc pour Hinds et Carreras. Jimmy Sangster est chargé d'écrire un nouveau script -il vient de fournir celui de X l'inconnu pour la firme, et sera par la suite à la barre des scénarios des plus grands films Hammer : La Revanche de Frankenstein (1958), Le Cauchemar de Dracula (1958), La Malédiction des pharaons (1959)...
Au final, Anthony Nelson Keys, autre producteur emblématique du studio, veut créer un véritable événement autour de cette nouvelle version : elle sera en couleur (Eastmancolor), en poussant le curseur de l'horreur, tout en raffinant l'aspect visuel de chaque plan. Si Frankenstein c'est échappé devient par là "le premier film d'horreur britannique en couleurs", la première production Hammer en couleurs est antérieure : La Revanche de Robin des Bois (The Men of Sherwood Forest), est tourné par Val Guest en Eastmancolor dès 1954.
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| Robert Urquhart, Peter Cushing |
Jimmy Sangster produit un script plutôt corsé, ce qui conduit le Britsh Board of Film Classification (BBFC), l'organisme de censure britannique, à répondre que ce dernier "est bien pire que la dernière fois". Carreras avait en effet soumis le premier script de Subotsky en amont, pour anticiper les demandes de coupes -et ainsi éviter de tourner des séquences qui se seraient retrouvées censurées : Hammer Films a toujours été un petit studio familial, chaque pound économisé a son importance. Sangster fait son possible pour s'éloigner du film original de James Whale. La relation amicale entre Frankenstein et Krempe est à ce titre très réussie, de même que le personnage du baron, parfaite figure du méchant -à la fois grande nouveauté et meilleure décision scénaristique pour le cycle Frankenstein chez Hammer. Cushing, avec ses yeux bleus perçants, arbore un visage de plus en plus exsangue au au fur et à mesure que son obsession démiurgique grandit. Il affinera le rôle jusqu'au chant du cygne de la saga, Frankenstein et le monstre de l'enfer, dans lequel il est terrifiant.
Réalisateur de plusieurs films noirs pour la firme au cours des années 1950, mais aussi du surprenant Four Sided Triangle (1953) autour d'une expérience scientifique de clonage, Terence Fisher est choisi pour assurer la réalisation, Jack Asher l'accompagnant à la photographie, Bernard Robinson aux décors, James Bernard à la musique, et Phil Leakey pour le maquillage : ce dernier a la lourde tâche de passer après la création de Jack Pierce sur le visage de Boris Karloff. Après de nombreux essais, explorant la dimension animale -Christopher Lee se souvient d'un maquillage inspiré des créatures de L'Île du docteur Moreau-, Leakey opte pour un rendu sobre qui met en valeur l'humanité du regard de Lee.
Le projet se concrétise avec son casting : Bernard Bresslaw est un temps envisagé -il interprétera le rôle principal dans The Ugly Duckling pour Hammer Films en 1959, mais sera surtout renommé pour ses prestations comiques dans la série de films Carry On à partir de 1965-, mais c'est finalement Christopher Lee qui endosse le rôle de la créature. L'acteur britannique a déjà derrière lui une longue carrière cinématographique de second rôle. Il marquera ici la mémoire des spectateurs avec sa prestance -sa grande taille étant une des raisons qui lui ont valu le rôle- dans un rôle muet, rendu difficile par le maquillage qui l'a socialement écarté du reste du casting à l'époque... à l’exception notable de Peter Cushing. Ce dernier est recruté pour incarner le baron Frankenstein, le vrai méchant de l'histoire ; Cushing est alors un acteur chevronné, au théâtre comme à la télévision, au talent reconnu par ses pairs. Les deux acteurs font ici leurs premiers pas à la Hammer : ils incarneront les personnages emblématiques d'une longue série de films et deviendront indissociables de l'histoire du studio. Lee dira : "J'ai autant fait la Hammer Films. que la Hammer m'a fait". C'est aussi le début d'une amitié indéfectible entre les deux hommes, jusqu'au décès de Peter Cushing en 1994.
Le tournage commence le 19 novembre 1956 aux studios de Bray, que la Hammer a acquis au début des années 1950. Ils sont constitués d'un manoir, Down Place, et de terrains environnants sur les rives de Tamise, près de Londres. Les prises de vues se terminent au début de l'année 1957. La petite production en noir et blanc sensée être bouclée en trois semaines est devenue un projet plus ambitieux, en couleur, dont le tournage s'est étendu sur quasiment six semaines. Le budget, lui, est resté serré, s'élevant à 65 000 £. L'éclairage discret de Jack Asher, laissant éclater les rouges et les verts, façonnent un visuel remarquable, de même qu'une profondeur de champ étonnante -voir pour s'en convaincre un des premiers plans du film, quand la grande porte de la prison dans laquelle Frankenstein est enfermé s'ouvre et laisse voir, en plan fixe, la cour intérieure dans toute sa netteté.
Fisher, sciemment, ne revoit pas le Frankenstein original de James Whale. Si, au détour d'une scène mainant intelligemment le hors-champ, on retrouve un personnage de vieil aveugle, c'est qu'il est présent dans le roman de Mary Shelley. Autre changement d'importance, le personnage de Paul Krempe, à la fois précepteur et collègue scientifique de Frankenstein, est le véritable ancrage moral du spectateur et ajoute grandement à la profondeur du récit. Leur première réanimation est celle d'un chiot prématurément décédé, scène absente du livre, qui met l'expérience scientifique du baron sur des rails moralement acceptables.
Une fois le tournage principal terminé, James Bernard compose la partition musicale qui deviendra une marque de fabrique des productions gothiques de la Hammer : les violons en crescendo, les cuivres, les ostinatos montant de plus en plus rapidement, accompagnent quasiment constamment l'image. Même si la musique se pare d'accents majoritairement sombres, quelques éclats en mode majeur viennent égayer le tableau, par exemple lors du montage de l'apprentissage du jeune Frankenstein auprès de son précepteur et futur associé, Paul Krempe (interprété par Robert Urquhart, tellement ulcéré par le film lorsqu'il le découvrit en salles qu'il ne participera plus à aucun film fantastique par la suite).
Aujourd'hui, même si violence graphique paraît bien raisonnable, certains effets sont toujours à noter, notamment la chute du professeur Bernstein, par-dessus la balustrade chez Frankenstein. Les sous-entendus tendancieux entre la servante Justine (Valerie Gaunt, ici dans son premier rôle, et qu'on reverra l'année suivante dans Le Cauchemar de Dracula) et Frankenstein, et la profonde misanthropie de ce dernier, n'ont rien perdu de leur mordant. On notera d'ailleurs que le baron a plus de goût pour les brunes que pour les rousses, tant il ignore sa cousine Elizabeth -d'ascendance lointaine présume-t-on-, avec qui il prévoit par ailleurs de se marier (Elizabeth est interprétée par Hazel Court, un visage familier dans le cinéma britanniques des années 1960, vue également dans Le Masque de la mort rouge de Roger Corman). Gaunt et Court sont les premières Hammer Girls du cinéma gothique made in Hammer.
Les allers-retours avec le BBFC sont nombreux, Hinds acceptant quelques coupes et autres suppressions de bruitages -tel celui d'une tête dissoute dans un bain d'acide, ainsi que le plan correspondant. Un accord est trouvé le 8 avril 1957, le BBFC apposant le classement "X" (interdit aux moins de 16 ans à l'époque) à Frankenstein s'est échappé, comme tout le monde s'y attendait - ou l'espérait. Le film sort aux Royaume-Uni dès mai 1957, accompagné en double-programme de La Belle Romaine (Luigi Zampa, 1954). Aux États-Unis, le film est projeté avec X l'inconnu (Leslie Norman, 1956), la production Hammer tournée juste avant Frankenstein... Alors que, du côté anglais, les critiques conservatrices sont souvent horrifiées du niveau de débauche et de violence de l'ensemble, la réception est plus nuancée aux États-Unis, le film étant parfois considéré comme "de l'horreur routinière". Warner gère la distribution des deux côtés de l'Atlantique, en produisant notamment des affiches provocantes pour le marché américain :
"Frankenstein s'est échappé" vous hantera à jamais !
Essayez de ne pas vous évanouir
"The Curse of Frankenstein" Will Haunt you Forever
Please - Try not to Faint
Le film remporta un immense succès public : environ 8 millions de dollars de recettes mondiales, soit 70 fois son budget. Pour la Hammer, c'est le début d'un cycle qui durera des années, notamment avec 6 autres Frankenstein - dont Les Horreurs de Frankenstein, réalisé par Jimmy Sangster en 1970, qui constitue un quasi-remake de Frankenstein s'est échappé, au ton bien plus sarcastique.
Le fantastique gothique anglais va vivre dès lors un véritable âge d'or, pour le plus grand plaisir des amateurs du monde entier.
Disponibilité vidéo : DVD zone 2 FR et Blu-ray zone A (sous-titres anglais uniquement) ; éditeur : Warner Home Video ; UHD 4K, éditeur : Hammer Films
Sources bibliographiques :
The Hammer Story / Marcus Hearn, Alan Barnes, 2007
The Hammer Story / Marcus Hearn, Alan Barnes, 2007
Dans les griffes de la Hammer / Nicolas Stanzick, 2010
Hammer Complete / Howard Maxford, 2019
The Book of Frankenstein, volume one / Hammer Films, 2025







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