La Porte du diable (Anthony Mann, 1950)
Quel film atypique que cette production du début de la décennie (le projet a réellement débuté en 1946) : il s'agit d'un des premiers montrant la réalité du traitement des Indiens sur leur propre territoire. Cela explique sûrement pourquoi ce film, en avance sur son temps, est sorti en catimini et a fait un bide aux États-Unis. C'est un autre long-métrage, La Flèche brisée (Delmer Daves), sorti la même année mais commencé plus tard que La Porte du diable, qui aura l'honneur d'être qualifié de premier film pro-Indien. La Porte du diable possède pourtant un puissance de tous les instants, sa réussite artistique est aujourd'hui plus qu'évidente.
Lance Poole (Robert Taylor) concentre sur lui les ambiguïtés du statut de l'Indien d'Amérique : alors sur ses terres, il doit s'engager dans l'armée nordiste pour combattre lors de la guerre de Sécession. Revenu décoré, il perd son droit de propriété, les Blancs ayant combattu étant libres de s'installer sur ses anciennes terres. Seule solution : les racheter... s'il le pouvait seulement. Son origine ne lui permet même pas de librement se porter acquéreur ce qui, pourtant, était déjà à lui. Cette injustice criante saute à la gorge de chaque spectateur, Anthony Mann ne cessant de faire des parallèle parlant avec le racisme anti-noirs de l'époque : un écriteau "No Alcohol for Indians" orne désormais les étagères du bar de la ville. Un médecin, sachant une femme indienne très malade, rechigne à se déplacer, ignorant totalement l'appel de l'Indien.
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| James Mitchell et Robert Taylor |
Le film est constellé de scènes où les hommes blancs, pourtant sur un territoire habités depuis des siècles par les Indiens, ignorent dédaigneusement ce peuple, tentant de l'effacer, de le rendre invisible. Là-dessus, une avocate débutante (Paula Raymond) s'éprend du personnage principal (Robert Taylor, le teint légèrement assombri : il ne fait tout de même pas illusion). Cette histoire d'amour, totalement contre-nature selon les bonnes mœurs alors en vigueur, donne toute sa valeur à ce film à message sur les clivages insurmontables. Le fond, dans un film hollywoodien, est remarquable dans la ligne directrice qu'il se fixe et respecte : ne pas bercer le public d'illusions (bien tentantes) sur l'issue de l'histoire. La magnifique réplique "ça aurait pu marcher dans cent ans", de l'Indien Poole à celle qu'il aurait pu convoiter, en dit long.
Le film réussit en cela qu'il gêne l'américain en ramenant la poussière de dessous le tapis et en l'exposant à la vue de tous : le rapport entre la conscience de l'Amérique et son "problème indien". Partant de là, on comprend bien pourquoi le film aura mis si longtemps à se monter, et (partiellement) les raisons de son échec. Mais son but est achevé, et sa vision est aujourd'hui des plus salutaires ; elle révèle, si besoin était, quel film exemplaire il demeure dans l'histoire du cinéma mondial.
Lecture conseillée : Critique du film par Erick Maurel sur DVDClassik
Disponibilité vidéo : DVD FR - Wild Side Vidéo ; Blu-ray US - Warner Archive



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