Pour toi j'ai tué (Robert Siodmak, 1949)
Criss Cross (Pour toi j'ai tué) est réalisé par Robert Siodmak en 1948, deux ans après Les Tueurs, déjà avec Burt Lancaster dans le rôle principal. Après la femme fatale détestable de Detour (Edgar G. Ulmer), la violence sèche de La Brigade du suicide et Marché de brutes (Anthony Mann) ou encore la folie apocalyptique de En quatrième vitesse (Robert Aldrich), nous pouvons affilier sans problème aucun Criss Cross dans la veine la plus pure du film noir. Ici, à l'image de certains personnages qui, dès le début du film, ont déjà perdu et sont marqués par le sceau du fatum en marche, tout est déjà joué -d'une concision rare, les rapports entre chaque personnage étant clairs dans les trois premières minutes de l'entame, esquissant une histoire déjà commencée, et une autres presque finie : "Vivement demain, lorsque tout cela sera derrière nous", dit Anna (Yvonne De Carlo) à Steve (Burt Lancaster). La vue aérienne qui débute le film est d’ailleurs très à-propos, s'approchant peu à peu du lieu où tout bascule, un bar interlope du centre-ville, au son profond du thème d'ouverture composé par le grand Miklos Rózsa, qui fait ressentir le danger et l'issue tragique ; les activités humaines semblent contenues dans un monde miniature où le contrôle de la destinée semble impossible, déterminée par quelque chose de plus grand. La tentative de hold-up d'un camion blindé se soldera, ce n'est jamais une surprise, par un échec sanglant.
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| Yvonne De Carlo, Dan Duryea |
Un couple clandestin ouvre le film, qui doit se rencontrer à la nuit tombée sur le bitume glacé d’un parking, à l'écart. Dès les premiers mots échangés, on entend la résonance d'un passé qui refait surface, d'un passé qui fait mal mais les relie envers et contre tous. Le film est essentiellement construit autour d'un long flash-back de 45 minutes, d'ailleurs quasiment raccord avec le durée réelle du métrage. Ce flash-back n'est cependant pas celui du passé originel, celui de la rencontre, du mariage et du divorce de Steve et d'Anna ; celui-là, on ne le verra jamais, mais on peut aisément le deviner. Non, la séquence intervient lors des retrouvailles accidentelles des deux amants, un long moment étant déjà écoulé depuis leur séparation.
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| Alan Napier, Dan Duryea, Burt Lancaster préparent le hold-up |
Mais est-ce qu'un accident existe dans le film noir ? Comme l’égrène la voix-off de Burt Lancaster, "It was in the cards", c'était la destinée. Cette voix-off insiste longuement sur sa résistance de Steve envers cette force invisible, qu'il n'était pas revenu dans sa ville natale pour revoir celle qui fut sa femme. Malgré tout, sa première action est de revenir au lieu de leurs rendez-vous d'autrefois, le bar Round-up. On note un vrai décalage entre les actions du personnage principal et ce qu'annonce sa voix-off, elle qui a la possibilité de mettre les événements en perspective. Une fois que le cours du récit revient au temps présent, c’est exactement ces mêmes erreurs que Steve reproduit : même en étant relativement conscient de la mauvaise route qu'il prend, il ne peut pas s'en empêcher. Les événements se succèdent malgré lui, comme s'il était téléguidé par une force avec laquelle il est en perpétuelle lutte sans avoir aucune chance de gagner.
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| Yvonne De Carlo et Tony Curtis, dans sa première apparition au cinéma (non créditée) |
L'originalité du film est peut-être de dissimuler derrière l'écran de fumée du film noir un véritable triangle amoureux, sans cynisme, sans noirceur. En effet, le personnage de Slim Dundee (Dan Duryea) est véritablement amoureux d'Anna, et n'est pas non plus un méchant caricatural. Il s'avère juste qu'Anna, qui peut avoir tous les hommes mais n'a pas la perversion d'une femme fatale, a choisi Steve, et que Steve l'a choisi. Cependant, rien n'est si simple : la mise en scène de Siodmak prend bien garde de les associer dans le même plan, et s'il le fait, le couple ne se regarde jamais en face : ce n'est pas l'histoire d'un amour rose bonbon, l'orage guette à chaque instant. La fièvre d'un mambo au Round-Up Club, contaminant les musiciens et le public, permet d'apprécier le pouvoir de séduction naturel d'Yvonne De Carlo. Steve est aveuglé par sa passion pour Anna, et fera preuve à la toute fin de bien moins de clairvoyance qu'elle.
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| Robert Osterloh, Isabel Randolph, Burt Lancaster |
L'enchaînement des actions nous fait comprendre les faiblesses du personnage principal : il se croit maître de ses actions, assez intelligent pour passer entre les gouttes alors que toutes ses décisions ne font que précipiter un peu plus sa fin et celle des autres. Siodmak prend ici à revers les caractéristiques de Swede, le personnage de Burt Lancaster des Tueurs, qui attend sa mort car croit la mériter alors qu'il a tout faux. Ici, Steve pense qu'il va toujours s’en sortir, et il a également tout faux. Les deux films sont ainsi des miroirs chacun l'un pour l’autre : c’est dire la place importante de Criss Cross dans la lignée du film noir. Et si, à la source du tourbillon funèbre, ce n'était ni la poisse, ni le destin, mais seulement une passion dévorante qui marquerait au fer rouge la vie de tous ces personnages ?
Le métier de Robert Siodmak est impressionnant dans Pour toi j'ai tué, à maints égards aussi fort que Les Tueurs : les prises de vues, prenant avantage de la géométrie des décors et des lieux, sont parfois intriguant, comme ce plan vu du dessus qui voit cheminer le fourgon conduit par Steve (Lancaster) au milieu de bâtiments industriels. Le suspense de la séquence de l’hôpital, dans lequel se remet Steve, est parfaitement dosé, jusqu'à la révélation de la véritable nature de "Mr. Nelson" (Robert Osterloh). Sur son lit d’hôpital, Steve, diminué, craignant pour sa vie, verra comme une bénédiction le marché qu'il passe avec ce Mr. Nelson, pensant s'être débarrassé de Slim... Le final, aussi abrupt et désespéré soit-il -laissant faussement poindre en arrière-plan, à travers une fenêtre, la promesse d'un avenir lumineux-, était inévitable.
Disponibilité vidéo : Blu-ray / DVD FR - éditeur Elephant Films






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