X l'inconnu (Leslie Norman, 1956)
Passé le succès retentissant de Le Monstre / The Quatermass Xperiment, l'évidence s'impose : une suite doit voir le jour. Las, Nigel Kneale, le créateur original de la série BBC et du personnage principal, mécontent d'avoir été écarté du premier film et terriblement insatisfait du casting de l'américain Brian Donlevy dans le rôle titre, n'autorise pas le studio à réutiliser le personnage. Ce qui va venir X l'inconnu découle de cette impossibilité.
On peut parfois faussement cantonner le film à un "Quatermass 1.5", avant les suites officielles produites par la Hammer : La Marque (Quatermass 2, Val Guest, 1957) et Les Monstres de l'espace (Quatermass and the Pit, Roy Ward Baker, 1967). X l'inconnu est bien plus que cela, et avant tout une date importante dans la trajectoire montante de la firme britannique.
X l'inconnu constitue d'abord le premier scénario de long métrage de Jimmy Sangster pour le studio ; lui qui a débuté en tant qu'assistant-réalisateur, puis collaborateur régulier de Terence Fisher dans les années 1950, rédige son premier scénario pour le court métrage de Joseph Losey, Man on the Beach. Il deviendra, année après année, un des piliers de la firme, signant les scénarios de leurs plus grands films : Frankenstein s'est échappé, Le Cauchemar de Dracula, La Revanche de Frankenstein, La Malédiction des pharaons, ... Les architectures sophistiquées de ses scénarios, utilisant flash-backs, ellipses et dialogues incisifs, marqueront les grandes heures du fantastique britannique, et au-delà, lorsqu'il s'aventurera avec bonheur dans les thrillers Hammer inspirés par Les Diaboliques (Clouzot, 1955) et Psychose (Hitchcock, 1960). Pour X l'inconnu, il a l'idée d'une menace extra-terrestre qui viendrait non pas de l'espace, mais des profondeurs de la Terre. Un solution plutôt économique pour cette "suite spirituelle" de The Quatermass Xperiment.
À l'image des précédents films du studios, le financement de X l'inconnu s'appuie sur un partenariat américain, ici avec Sol Lesser de RKO. La firme contribuera à hauteur de la moitié du budget, soit 30 000 dollars, avec l'obligation d'employer un acteur US : il s'agira de Dean Jagger, qui incarne le docteur Adam Royston, double bien plus empathique du professeur Quatermass de Brian Donlevy. Le tandem qu'il forme avec l'inspecteur McGill -le jovial Leo McKern, qu'il surnomme rapidement "Mac"- est révélateur de cet assouplissement de personnalité. Joseph Losey, fuyant la chasse aux sorcières en cours aux États-Unis, devait occuper le poste de réalisateur sur X l'inconnu. Il a d'ailleurs participé à la pré-production et aux choix de casting, mais sera remercié juste avant le tournage vraisemblablement sur demande de Dean Jagger, qui ne voulait en aucun cas travailler avec un supposé communiste (officiellement, une pneumonie l'a contraint à abandonner ses fonctions). Leslie Norman, alors sous contrat aux studios Ealing, le remplacera au pied levé ; s'il a su prendre le train en marche, il fit vivre un enfer à l'équipe, qui ne gardera pas un souvenir impérissable du tournage, notamment perturbé par des pluies diluviennes. Norman jura, lui, de ne plus travailler pour la firme britannique -même s'il accepta quelques années plus tard la proposition du producteur Michael Carreras de réaliser Le Peuple des abîmes (1971), tournage qu'il quitta prématurément et qui fut repris par Carreras lui-même.
Le film est hanté par le péril atomique : dans une base militaire écossaise, sur des terres champêtres et boueuses, des essais autour de la radioactivité attire une créature innommable -et relativement invisible : elle n'apparaîtra véritablement que dans la dernière partie du film, le reste du métrage la matérialisant par les cris de ses victimes et le crépitement caractéristique du compteur Geiger, mesurant la radioactivité. Le film ne lésine pas devant la représentation de l'horreur : des enfants sont gravement brûlés et l'un d'eux décède des suites de ses blessures. Dans un hôpital, le visage d'un radiologue fond littéralement, laissant apparaître son crâne : un effet saisissant dû au maquilleur Phil Leakey.
Le X du titre est, comme The Quatermass Xperiment, une lettre-programme indiquant la teneur du contenu. Comme de juste, le film sera classé X lors de sa sortie au Royaume-Uni, interdit aux mineurs de moins de 16 ans à l'époque. De son côté, le docteur Royston conduit des expériences sur les ondes radio pour amoindrir, voire neutraliser la radioactivité de l'uranium. Une terreur sans nom étreint la population alors que le blob (masse gélatineuse concoctée par les responsables des effets spéciaux Les Bowie et Vic Margutti) progresse jusqu'aux zones urbaines. Cette menace informe est très lovecraftienne, issue du fin fond de la Terre et datant d'un âge antédiluvien. Son absence de parole et son mystère laisse pantois les plus grands scientifiques, y compris quand, à la toute fin, la dernière réplique de Royston résonne lugubrement : "Cela n'aurait pas dû se passer comme ça...". L'aura de mystère, l'aspect dépressif de l'ensemble, laisse un goût un peu amer.
Tourné en quelques semaines entre janvier et février 1956, le film sort en septembre 1956 à Londres, en double programme avec Les Diaboliques d'Henri-George Clouzot, qui fit grande impression sur Jimmy Sangster. Aux États-Unis, l'accord avec RKO fut annulé lorsque Warner Bros. déclara que le titre ressemblait trop à un de leurs films de guerre sorti en 1956, Towards the Unknown (Je Reviens de l'enfer, réalisé par Mervyn LeRoy). À ce jeu-là, on peut dire que X The Unknown ressemble beaucoup au titre américain de The Quatermass Xperiment sorti l'année précédente : The Creeping Unknown. Quoi qu'il en soit, Warner reprit le deal de distribution et participa à l'essor de Frankenstein s'est échappé l'année suivante sur le territoire américain.
X l'inconnu, en continuant la voie tracée par The Quatermass Xperiment, constitue une étape tout à fait significative avant la renommée mondiale de la firme britannique.
Disponibilité vidéo : Blu-ray / UHD - Hammer Films
Sources bibliographiques :
The Hammer Story / Marcus Hearn, Alan Barnes, 2007
The Hammer Story / Marcus Hearn, Alan Barnes, 2007
L'Antre de la Hammer / Marcus Hearn, 2012
Hammer Film, An Exhaustive Filmography / Tom Johnson, Deborah Del Vecchio, 2012
Hammer Complete / Howard Maxford, 2019
Jimmy Sangster, du sang sur la page / Erwan Bargain in L'écran Fantastique Vintage n°2, 2020
Hammer Complete / Howard Maxford, 2019
Jimmy Sangster, du sang sur la page / Erwan Bargain in L'écran Fantastique Vintage n°2, 2020






Commentaires
Enregistrer un commentaire