La Fille de Dracula (Lambert Hillyer, 1936)

La Fille de Dracula (Dracula's Daughter, Lambert Hillyer, 1936) poster US

Film méconnu, La Fille de Dracula (Dracula's Daughter) est la suite directe du film séminal de Tod Browning. Arrivé sur les écrans cinq ans après son aîné (un écart considérable au vu du nombre d'opus du cycle réalisés sur la période), le film constitue, ni plus ni moins, la plus belle suite donnée à un Universal Monster movie original (à l'exception, bien sûr, de l'exceptionnel Fiancée de Frankenstein).

À l'instar du Monstre de Londres, La Fille de Dracula n'entend pas chasser sur les terres de l'horreur ou de l'épouvante pure. La plus évidente des raisons est la récente entrée en vigueur du Code de production cinématographique, dit Code Hays, du nom de son instigateur principal. Appliqué depuis 1934, il restreint les représentations visuelles et morales au cinéma. Le crime, le sexe ou les conduites jugées indécentes (niveau de langage, danses suggestives, brutalités diverses, etc.) sont proscrites. Comme conséquence évidente, le scénario signé in fine par Garrett Fort fait la part belle à la psychanalyse, thème très en vogue dans le Hollywood de l'époque. Ainsi, la comtesse Zaleska vient à Londres pour conjurer le sort. Sa malédiction : être la fille du comte Dracula, lui-même terrassé par Van Helsing dans le film précédent (Edward Van Sloan reprend son rôle). Ce dernier est arrêté pour ce meurtre. La comtesse, vampire de son état elle aussi, subit l'affliction qui est la sienne : le besoin de tuer pour se repaître du sang des vivants -hors-champ bien sûr, code Hays oblige. Souhaitant plus que tout se débarrasser de cet héritage du passé bien lourd à porter, elle subtilise le corps de son aïeul et réalise un rituel pour lever la malédiction ; en vain.

L'axe central du film se trouve être la relation entre la comtesse Zaleska et un psychanalyste, Jeffrey Garth (l'acteur Otto Kruger, qui dégage une autorité à la Basil Rathbone). Arrivera-t-il à la libérer de l'emprise démoniaque du vampirisme ? Bien plus que son aïeul, la comtesse est à l'aise dans la société mondaine de Londres (même si elle ne peut sortir le jour, et repose chaque nuit dans son cercueil). Elle, qui hypnotise quiconque en un instant, tombe sous le charme du docteur. Elle se refuse d'ailleurs à utiliser la bague ancestrale qui pourrait l'hypnotiser lui. La fille de Dracula croit fermement en la possibilité que Garth trouve une solution -en plus de trouver le bon docteur à son goût. Le vampirisme, une maladie de l'esprit comme une autre ?

Otto Kruger et Gloria Holden dans La Fille de Dracula (Dracula's Daughter, Lambert Hillyer, 1936)
Otto Kruger et Gloria Holden

Comme beaucoup d'autres films du cycle Universal Monsters, celui-ci a connu un parcours mouvementé. L'idée d'une suite au premier Dracula surgit assez vite, avec l'idée d'utiliser L'Invité de Dracula de Bram Stocker comme base. John L. Balderston, déjà à l’œuvre sur Dracula, fournit un traitement ; mais pas à la Universal ! Plutôt à la MGM, qui a acquis préalablement les droits de L'Invité de Dracula. Finalement, David O. Selznick, à l'origine du travail sur L'Invité de Dracula, revend les droits à Universal en septembre 1934. Le traitement de Balderston, daté de janvier 1934, introduisant la femme vampire et se voulant franchement horrifique, déplaît à la Universal, qui commande une autre version à Robert Cedric Sherriff (L'Homme invisible) ; celle-ci se révèle bien moins graphique, mais pose tout de même problème lors de sa soumission au Code de production (et au très pieux Joseph Breen, qui dirige l'institution). Un prologue médiéval, avec Lugosi en Dracula et les origines du vampirisme, y dépeignait un éventail varié de débauches en tout genres,ce qui met le feu aux poudres. Garrett Fort, co-auteur du script de Frankenstein, est cette fois appelé pour soumettre un autre traitement, complètement différent. Bela Lugosi est dès lors totalement écarté du film. Tout au plus verrons-nous un moulage de son visage dans un cercueil, au début du film.

Le casting définitif prend forme le 26 janvier 1936, avec Gloria Holden (comtesse Seleska), Otto Kruger (le psychanalyste Garth) qui remplace Cesar Romero, ou encore la jolie Marguerite Churchill (Janet, love interest du docteur) alors sous contrat à la Warner Bros. Lambert Hillyer, qui a récemment dirigé Le Rayon invisible (The Invisible Ray, 1936), remplace A. Edward Sutherland, initialement prévu au poste de réalisateur. Le tournage peut commencer le 4 février 1936 et s'étalera sur un mois. Avec ces aléas, le film devient l'un des plus coûteux du cycle pour la Universal, obligée par contrat de payer Lugosi et Sutherland. 

Le classique triangle amoureux est de retour, à ceci près qu'implique désormais deux femmes et un homme. Outre la comtesse Zaleska, la jeune Janet s'intéresse aussi de près au docteur Garth ; elle apporte d'ailleurs un air fripon au film qui n'est pas pour nous déplaire. Pour la Universal de l'époque, il faut ménager des instants de comédie, y compris dans un film comme La Fille de Dracula, à la tonalité majoritairement tragique et mélancolique. On remarquera d'autre part une scène assez osée dans laquelle la comtesse, aux prises avec ses besoins bestiaux, fait se déshabiller une jeune fille ramassée dans la rue par son fidèle assistant, le ténébreux Sandor (excellent prestation de Irving Pichel, aux accents Chaney-esque). Un moment relativement suggestif, compte tenu des contraintes de la censure. 

Gloria Holden dans La Fille de Dracula (Dracula's Daughter, Lambert Hillyer, 1936)
Gloria Holden

La réalisation de Hillyer, épaulé par un montage parfait de Milton Carruth (à l’œuvre sur de nombreux Universal Monsters, mais aussi sur Le Passage du canyon de Maurice Tourneur, Le Secret magnifique et Mirage de la vie de Douglas Sirk) donne un sentiment de langueur et de tragédie, donnant la part belle à l'obscurité. La récente restauration du film, visible sur le Blu-ray Universal (US ou UK), rend justice à la photo superbement contrastée, parfois ouatée, de George Robinson. 

Sans la moindre transformation ou maquillage spécial, crocs ou sang, La Fille de Dracula dessine un bien particulier opus, tout en nuances, et très féminin ; tout simplement l'un des meilleurs et des plus sous-estimés. 

Disponibilité vidéo : DVD - éditeur Elephant Films ; Blu-ray - éditeur Universal Pictures

Source bibliographique : 

Universal Horrors, The studio's classic films, 1931-1946 / Tom Weaver, John Brunas

La Fille de Dracula (Dracula's Daughter, Lambert Hillyer, 1936) title still image

 

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