Le Septième voyage de Sinbad (Nathan Juran, 1958)

Détail d'une affiche du film Le Septième voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran, 1958)

 Ray Harryhausen : ce nom puissant résonne aujourd'hui chez de nombreux cinéastes, spécialistes d'effets spéciaux et cinéphiles du monde entier. Des souvenirs de créatures fantastiques en stop-motion, d'images extraordinaires et de récits mythologiques, souvent en couleurs. Son nom est d'ailleurs aujourd'hui plus reconnu que ceux des réalisateurs ou des acteurs avec lesquels il a travaillé, et pour cause : au centre de Le Monstre vient de la mer (Robert Gordon, 1955), Le Septième voyage de Sinbad, L'Île mystérieuse (Cy Endfield, 1961) ou Le Choc des Titans (Desmond Davis, 1981), la force créatrice est littéralement Ray Harryhausen. La création et l'animation des créatures en volume, animées image par image, mais aussi le scénario et la mise en scène -en tous les cas, celle des séquences incluant ses créations-, viennent de lui. 


Durant les années 1950, Harryhausen participe à des films de science-fiction en noir et blanc, dont certains ont marqué les jeunes générations. Après À des milliers de kilomètres de la Terre (Nathan Juran, 1957), Harryhausen souhaite explorer un univers plus personnel, volontiers empreint de mythologie et de fantasy. Depuis quelques années, il arpente les studios en leur présentant une série de dessins représentant des créatures qu'il souhaite intégrer à un long-métrage de cinéma : le premier d'entre eux est un dessin de squelette maniant un sabre au sommet d'un escalier en colimaçon. Mais l'échec du Fils d'Ali Baba (Kurt Neumann, 1952), pourtant tourné en Technicolor avec Tony Curtis par Universal, ne joue pas en sa faveur, pas plus que celui du Fils de Sinbad (Ted Tetzlaff, 1955) par RKO : tous lui tournent le dos. 

 
Dessin de Ray Harryhausen représentant le combat entre Sinbad et un squelette, préfigurant Le Septième voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran, 1958)
Le premier dessin d'une série, signé Ray Harryhausen

 
 C'est sans compter un producteur, collaborateur régulier de Harryhausen, qui va lui permettre de concrétiser ce qui deviendra Le Septième voyage de Sinbad : Charles H. Schneer. Celui-ci, impressionné par les dessins de Harryhausen, lui demande même que le film soit tourné en couleurs. Une première pour un long-métrage animé par Harryhausen -celui-ci avait utilisé la couleur dans une série de courts-métrages en stop-motion entre fin 1940 et début 1950, et participé en tant qu'assistant à The Animal World pour Warner Bros. en 1956-, qui complique momentanément la tâche pour définir la technique à mettre en œuvre afin de produire une image de qualité. En effet, la technique de rétroprojection, où les scènes filmées avec les acteurs sont projetées image par image,sur un écran à l'arrière de scènes tournées en stop-motion, occasionne une remontée de grain importante et une altération des couleurs. De plus, elles proviennent d'un retirage : la pellicule, déjà développée une fois, est tirée une nouvelle fois après le tournage en stop-motion. Le problème s'était déjà posé pour Mon ami Joe (Mighty Joe Young, Schoedsack & Cooper, 1949), le premier crédit de Harryhausen au cinéma en tant qu'assistant de son mentor, Willis O'Brien ; film finalement tourné en noir et blanc. La solution viendra d'une pellicule Kodak, la 5253, qui a la particularité de produire une image à grain très fin, et au contraste parfaitement ajusté. Le Septième voyage de Sinbad constitue un laboratoire grandeur nature pour cette nouvelle technique, avec ses scènes confrontant des humains et des créatures fantastiques, souvent en plein jour -les conditions les plus délicates pour les trucages optiques. 

 
Le cyclope dans le film Le Septième voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran, 1958)
Le cyclope au large de l'île de Colossa

 
 Le studio Columbia, déposant la marque Dynamation, l'utilisera beaucoup pour promouvoir le film et ses effets "jamais vus". C'est à ce moment-là que le nom de Harryhausen commence à être identifié, alors que les responsables des effets spéciaux, avant cette date, ne sont connus que des aficionados. Et si on voit bien aujourd'hui, comme à l'époque, la différence de texture d'image entre les séquences avec et sans trucages, l'avancée technique apportée pour le tournage de ce film est évidente. Une des premières séquences du film, qui voit Sinbad et ses compagnons accoster sur une île et tomber nez-à-nez avec un cyclope cornu et rugissant, fait encore grande impression. Le naturel des mouvements, le charisme de la créature, et la violence de ses attaques (toute relative, Sinbad s'adressant avant tout aux jeunes spectateurs) en font un monstre emblématique de l'histoire du cinéma. Les spécialistes contemporains des effets spéciaux -Rick Baker, Dennis Murren, Phil Tippett, ... - évoquent tous cette scène comme étant un moment décisif dans leur vocation.
 
Kerwin Mathews, Kathryn Grant, Nana DeHerrera et Torn Thatcher dans le film Le septième voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran, 1958)
Kerwin Mathews, Nana DeHerrera, Kathryn Grant et Torin Thatcher

 
L'histoire de Sinbad, personnage issu des contes orientaux des Mille et Une Nuits, est un pur récit d'aventure, Ken Kolb (scénariste en titre sur le film) et Harryhausen vont alors utiliser, pour débuter, la forme de l'odyssée, un voyage en mer ponctué par un arrêt sur l'île de Colossa, et ajoutant Sokurah le sorcier (l'acteur britannique Torin Thatcher), la princesse Parisa (Kathryn Grant), éprise de Sinbad, ou encore Barani, le génie de la lampe (le jeune Richard Eyer). Plus tard, la péripétie des démons rugissants, qui oblige Sinbad et sa troupe de se boucher les oreilles avec de la cire, vient de l'épisode odysséen des sirènes. Le sorcier, maître des enchantements et des transformations, est un personnage béni pour Harryhausen, lui permettant toutes les fantaisies. La suivante de Parisa sera ainsi transformée en femme-serpent, la princesse se verra miniaturisée (et sera cantonnée pour une bonne partie du film dans une boîte...) et lorsque Sokurah retrouvera son repaire, un terrible dragon fera trembler d'effroi les personnages. Le film, ayant longtemps désigné sous d'autres titres, acquiert son titre définitif lorsque Harryhausen ajoute son nombre fétiche au "voyage de Sinbad". Ce titre n'est donc en rien inspiré du septième et dernier voyage de Sinbad, tel qu'on peut le lire dans le recueil des Mille et Une Nuits ; il s'agit d'une création originale incluant des créatures mythologiques, telles le cyclope de l'Odyssée d'Homère.

 
Kerwin Mathews et Kathryn Grant dans Le Septième viyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran, 1958)
Kerwin Mathews, Kathryn Grant

 

Dans le rôle de Sinbad, Kerwin Mathews, jeune premier sous contrat à la Columbia, nourrissait certainement de beaucoup d'ambition pour ce rôle. D'abord acteur de télévision, il est remarqué pour ses seconds rôles dans les films noirs On ne joue pas avec le crime (Phil Karlson, 1955) et Racket dans la couture (Vincent Sherman, 1957). Quelle ne fût pas sa déconvenue lorsqu'il s'aperçoit, arrivé en Espagne pour le tournage, que les acteurs locaux ne parlent pas un mot d'anglais et doivent apprendre leurs répliques phonétiquement... À part le tout début du film, le reste ne trouve pas grâce à ses yeux. Et pourtant ! Comment oublier son combat contre un squelette récalcitrant armé d'un cimeterre -séquence issue des dessins de Harryhausen-, peut-être la scène dont l'intégration animation / prises de vues réelles est la plus réussie. Et Kerwin Mathews s'en sort très bien, formé par le maître d'armes Enzo Musumeci Graco. La scène servira d'ailleurs d'inspiration, décuplée, pour l'excellent Jason et les Argonautes (Don Chaffey, 1963). De même, les scènes dans lesquelles Kathryn Grant, miniaturisée, déambule autour d'objets gigantesques, avec Kerwin Mathews en "géant", anticipe le même Mathews dans le rôle de Gulliver en 1960 pour Les Voyages de Gulliver (Jack Sher).

 
Kerwin Mathews dans Le Septième voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran, 1958)
Kerwin Mathews contre le squelette

 
 En cette fin des années 1950, il faut parler de la contribution du compositeur Bernard Herrmann, habitué des productions d'Hitchcock. Il fait ici un pas de côté tout à fait réussi en signant des mélodies bondissantes aux sonorités exotiques, notamment le thème d'ouverture, presque scandé par les cymbales et autres instruments atypiques. Abordant alors un registre nouveau pour lui, d'abord réticent -il mettra plusieurs mois à accepter la proposition-, il réitérera l'expérience avec Harryhausen et Schneer pour Les Voyages de Gulliver (Jack Sher, 1960), L'Île mystérieuse et enfin Jason et les Argonautes.
 
 
Kathryn Grant dans Le Septième voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran, 1958)
Kathryn Grant miniaturisée

 
Le film est avant tout un superbe livre d'images, présentant des héros d'une pureté de conte et des méchants irrécupérables ; un cinéma d'aventure "à la papa" dont la naïveté ne doit pas effacer l'imparable puissance d'évocation visuelle. Une vision hollywoodienne certes d'un autre âge, mais qui remporta comme de juste un grand succès : produit pour 650 000 dollars, le film en rapporta 6 millions, et attira plus d'un million de spectateurs en France. Sinbad reviendra, mais bien plus tard, et sous un autre visage : ce sera en 1973 dans Le Voyage fantastique de Sinbad, réalisé par Gordon Hessler.

 
Disponibilité vidéo : Blu-ray zone B FR : Sidonis ; Blu-ray UK : Powerhouse Indicator ; Blu-ray UHD US (avec VF et sous-titres français) : Sony Pictures
 

Sources bibliographiques : 
 
Ray Harryhausen, le magicien de la Dynamation / Pascal Pinteau, in L'Ecran Fantastique Vintage n°8, 2022
The 7th Voyage of Sinbad / Michael Brooke, in The Sinbad Trilogy, coffret des films édité par Indicator, 2017
The 7th Voyage of Sinbad par Bernard Herrmann / Olivier Desbrosses, sur Underscores, 2013
 
 
image titre du film Le Septième voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran, 1958)

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