Silent Running (Douglas Trumbull, 1972)

Affiche britannique du film Silent Running (Douglas Trumbull, 1972)



En 1968, Stanley Kubrick sort son grand œuvre, 2001 : l'odyssée de l'espace, un achèvement cinématographique notamment célébré pour ses remarquables effets spéciaux. Il remportera le seul Oscar de toute sa carrière, au titre des "Meilleurs effets visuels", lors de l'édition 1969. Avec le cinéaste, c'est un passionné des sciences et techniques de l'innovation, passé par la NASA, qui va mettre au point ces effets spectaculaires : Douglas Trumbull. Il a alors déjà dans l'idée de réaliser son propre film de science-fiction, en s'éloignant du côté clinique de la vision de Kubrick. Entre temps, il saisira l'opportunité de travailler sur Le Mystère Andromède (Robert Wise, 1971).

Silent Running conte le voyage interstellaire de trois astronautes en charge de maintenir en vie un environnement naturel de plantes et d'arbres, sur un ensemble de vaisseaux spécialement équipés autour de Saturne. Dans un futur où la Terre, épuisée par l'exploitation humaine, ne peut plus abriter ces espèces végétales, ils sont les derniers gardiens de la la biodiversité. Freeman Lowell (Bruce Dern) veille avec un soin religieux à la préservation des espèces sur le Valley Forge, alors que ces deux comparses s'ennuient -les seuls passe-temps valables à leurs yeux sont les parties de poker et les courses de karts dans les hangars vides du vaisseau- et sont loin de partager la passion de Freeman. Alors qu'ils reçoivent l'ordre d'abandonner leur mission, Freeman va peu à peu sombrer dans une psychose destructrice. 

 
Cliff Potts, Ron Rifkin et Jesse Vint dans le film Silent Running (Douglas Trumbull, 1972)
Jesse Vint, Cliff Potts, Ron Rifkin


Le courant de la science-fiction écologiste trouve dans le cinéma américain des années 1970 un écho certain. En l'espace de quelques années, des films comme Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973), Phase IV (Saul Bass, 1974) ou Rollerball (Norman Jewison, 1975), mais aussi ceux qui traitent du péril atomique, ou qui s'inscrivent dans le genre du film catastrophe, questionnent le rapport de l'humain avec les forces de la nature -tout en dépeignant une société consumériste arrivée au point de non-retour. La particularité des trois films pré-cités, comme Silent Running, est d'utiliser la dystopie pour donner corps à son propos, ce qui le rend plus désespéré -"Est-ce une prédiction de notre futur ?"- et autorise un visuel plus extravagant, projetant le spectateur dans un monde potentiel sombre et redouté. Après 1968 naît une ère de changements sociétaux, où un regain de liberté côtoie une violence et une insécurité nouvelle, où les États, au lieu de protéger ses concitoyens, les maltraitent et leur mentent. Le cinéma américain de l'époque se saisit de l'air du temps, et durant quelques années, tend un miroir peu reluisant au spectateur : le Nouvel Hollywood est là.

En 1971, lorsque Douglas Trumbull se met à l'ouvrage, il n'a jamais réalisé. La période est propice à de jeunes apprentis-cinéastes, les Studios voyant leur influence baisser et leur vision s'émousser, devant les succès inattendus de petites productions réalisées en dehors du système. Easy Rider (Dennis Hopper, 1969) est un électrochoc : ce film sur la jeunesse, par la jeunesse et pour la jeunesse, avec son budget réduit de 400 000 dollars, au tournage peu orthodoxe, rapporte 60 millions. Universal, comme Warner Bros. ou les autres, veulent tout faire pour rester dans la course. Universal offre 1 million de dollars par projet à cinq jeunes réalisateurs : Trumbull est de ceux-là. Il s'entoure de collaborateurs chevronnés, dont Charles F. Wheeler à la photographie, qui a notamment travaillé avec Richard Fleischer sur la grande production Tora ! Tora ! Tora ! (1970), mais aussi de nouveaux venus promis à une grande carrière, comme Steven Bochco et Michael Cimino au scénario.

Douglas Trumbull sait ce qu'il veut, il maîtrise sa vision d'un monde futuriste réaliste, qui a vécu. Compte-tenu d'un budget réduit pour un film de science-fiction, il a la chance de pouvoir utiliser un porte-avion destiné à être détruit, le Valley Forge -nom qui sera donc repris dans le film pour identifier le vaisseau. Il aménage les salles et bénéficie d'une base de décor pour donner une réalité à la navette spatiale. Et, même si certaines maquettes trahissent leur âge, ou certaines transitions sont un peu voyantes, le nombre de plans à effets est très impressionnant compte-tenu des ressources à disposition. Trumbull mettra à contribution son père, Donald, qui construira les karts qui apparaissent dans les premières séquences du film. 

 
Bruce Dern et Cliff Potts dans le film Silent Running (Douglas Trumbull, 1972)
Bruce Dern, Cliff Potts

 
Trumbull tient aussi à l'aspect non-humanoïde des robots qui s'occupent des tâches de maintenance. En faisant appel à des acteurs cul-de-jatte, il met au point ni plus ni moins que l'aspect primitif du futur R2-D2 du Star Wars de George Lucas, qui lui proposera d'ailleurs de travailler sur son film. Trumbull redirigera Lucas vers ses collaborateurs, notamment John Dykstra, et le reste appartient à l'Histoire. Les trois robots, nommés Riri, Fifi et Loulou (Huey, Duey et Louie en anglais) participent à des séquences mémorables, notamment celle où ils soignent Freeman pour une blessure à la jambe, ou encore lorsque l'un d'entre eux va mourir.

Le personnage de Freeman Lowell apparaît dès le début en rupture avec ses compagnons, dans un isolement fonctionnel presque monastique -la robe de bure qu'il revêt donne d'ailleurs une connotation un peu trop littérale à cet apect. L'importance vitale qu'il donne à sa mission, plutôt compréhensible -il est le seul à entrevoir le lien entre toutes les formes de vie ; abandonner la vie végétale revient sur le long terme à un suicide du monde vivant dans son ensemble-, se transforme dès lors qu'il a l'ordre de quitter le vaisseau. Son extrémisme intellectuel se transpose en actions violentes, dont la nécessité est posée par la protection de la vie. Pour autant, le personnage, qui constituait jusque-là l'ancrage moral du film, montre sa faiblesse. Freeman traverse alors un errement mental : les visions de ses compagnons morts et la solitude qui l'étreint le ramène à sa nature d'animal social. Il reprogrammera d'ailleurs les robots ouvriers pour faire des parties de cartes avec eux... Pour un résultat mitigé.

Silent Running est de son temps, il exprime donc, de façon aussi naïve qu'efficace la nécessité de préserver le capital sauvage et naturel de la Terre. Les chansons du film, que Joan Baez enregistra spécialement pour l'occasion, font l'apologie de ce lien indéfectible entre l'humain et la nature, très marqué par son côté "Flower Power". Le film sonne encore juste aujourd'hui par son côté hélas presque prophétique : il est l'un des premiers à présenter, de façon si directe, la notion d'écologie au cinéma dans un genre populaire. Bruce Dern, pour son premier grand rôle au cinéma, apporte sa sensibilité et son intelligence à un rôle borderline. Côté technique, le film a fait avancer la représentation des effets spéciaux : voici un film qui résonne tout particulièrement dans la cinéphilie contemporaine.

Disponibilité vidéo : DVD / Blu-ray FR : Wild Side Video ; Blu-ray / UHD UK : Arrow Video


Image titre du film Silent Running (Douglas Trumbull, 1972)


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