Les Damnés (Joseph Losey, 1963)

Les Damnés (The Damned / These are the Damned, Joseph Losey, 1963) US poster


Joseph Losey chez la Hammer ? L’association paraît étonnante. Comment le réalisateur, connu pour ces drames, ces films policiers avec une forte dimension sociale et politique, a-t-il trouver le moyen de s’illustrer dans le cinéma de science-fiction ?

Au début des années 60, le réalisateur américain a déjà une histoire avec la fameuse firme britannique : il devait réaliser le film de science-fiction X The Unknown en 1956, après un exil forcé des États-Unis où sévit le maccarthysme. Or, la premier rôle américain, Dean Jagger, refuse catégoriquement de travailler avec un « sympathisant communiste » ; Losey, œuvrant sur le film sous le pseudonyme de Joseph Walton, sera débarqué par la Hammer, le studio n’étant pas plus convaincu du potentiel commercial d’un film signé par un réalisateur blacklisté. Il est remplacé par le vétéran Leslie Norman, lui-même épaulé par le producteur exécutif Michael Carreras ; Norman n’étant jamais arrivé à trouver sa place sur ce tournage. Cette expérience se renouvèlera pour Le Peuple des abîmes, toujours chez la Hammer.

Quelques années plus tard, le studio propose à Losey l’adaptation de Children of the Light, un roman de H.L. Lawrence. Losey, qui n’a pas vraiment le choix (ces films précédents n’ont pas été de francs succès), accepte, d’autant qu’il a déjà travaillé à de nombreuses reprises avec le scénariste, Ben Barzman. Las, Losey est très déçu par le scénario du collaborateur de longue date. Peut-être trop littéral, s’attachant trop aux éléments science-fictionnels que Losey trouve abscons, le scénario va être totalement réécrit par un autre scénariste, Evan Jones. Les cadres de la Hammer ne goûtent pas ce virage à 180 degrés ; le film est un pari pour la firme, qui dépense significativement plus que pour une production habituelle du studio indépendant.  Losey doit même diriger des reshoots qui grèvent encore un peu plus le budget (que le réalisateur avait déjà dépassé).

Oliver Reed et Shirley Anne Field dans Les Damnés (The Damned / These are the Damned, Joseph Losey, 1963)
Joan (Shirley Anne Field) et les blousons noirs


De quoi est-il question ? Simon, un touriste américain est passé à tabac par une bande de blousons noirs dirigée par King (Olivier Reed) ; San sœur Joan a servi d'appât. Le touriste s'en éprend. Dans le même temps, le gouvernement mène une mystérieuse expérience sur des enfants mutants.

Tourné du 8 mai au 22 juin 1961 dans le sud de l'Angleterre, Children of Light, devenu The Brink ou On The Brink (titre souhaité par Joseph Losey pouvant signifier « le bord » ou « au bord », jouant sur l’image de la falaise, et l’approche annoncée de la fin du monde) puis finalement The Damned, le film dort dans les réserves de la Hammer pendant pratiquement deux ans. Il est finalement distribué à partir du 20 mai 1963 à Londres, en deuxième partie d’un double-programme avec le thriller Maniac (Michael Carreras, 1963), assorti du désormais habituel classement X pour des scènes de violences, mais autorisé après le passage devant le BBFC. Les critiques sont assez élogieuses ; le film ne rentre cependant pas dans ses frais, au grand dam de James Carreras et Anthony Hinds.

Le film est unique en son genre à la Hammer ; le mélange de science-fiction, de deux love-stories et de film social, le tout empreint d’un fort message politique, en fait un prototype totalement à part. Un peu comme le roman noir, plusieurs histoires indépendantes semblent avoir été fondues en une seule. Ce grand écart est bien illustré dès le début du film : la séquence de générique montre un paysage naturel et désertique, accompagnée d’une musique lancinante, puis en une coupe, le film rentre de plein pied dans un univers urbain, suivant le rythme d’une musique rock un brin naïve qui sera un des leitmotivs du film : Black Leather Rock Rock Rock ; la chanson est l'emblème de la bande de blousons noirs, dont les agissements violents, tout en singeant les symboles de l’autorité, anticipent les Droogs d’Alex dans Orange mécanique (Stanley Kubrick, 1971). Dans un tout autre registre, Losey profite également du film pour dresser en filigrane un portrait peu flatteur du modèle d'éducation britannique.

Les Damnés (The Damned / These are the Damned, Joseph Losey, 1963)
Les enfants et leur professeur


Le noir et blanc est un autre marqueur distinctif pour un film Hammer, plutôt renommé pour ses œuvres gothiques en couleur (Frankenstein s’est échappé, Le Cauchemar de Dracula, …). À l’époque, le noir et blanc est surtout utilisé à la Hammer pour les thrillers produits et scénarisés par Jimmy Sangster. Ici, il est de mise pour insister sur le sérieux de l’entreprise, mais également pour coller au succès SF de 1960, Le Village des damnés (Wolf Rilla). Si les films sont finalement très différents, cette histoire d’enfants mutants (qui dans le roman ont les cheveux blond platine comme ceux du Village des damnés) offre quelques similitudes qui ne peuvent pas être considérées comme fortuites.

La distribution est impeccable, et ne repose pas sur les talents maison de la Hammer ; en premier lieu Macdonald Carey, un acteur américain tout à fait à l’aise dans le rôle de Simon Wells, un touriste qui aura maille à partir avec King (Oliver Reed) et sa bande de blousons noirs ; il s’éprend de Joan (Shirley Anne Field), qui n’est autre que la sœur de King. Cette dernière, tout comme l’excellent Olivier Reed, furent imposés par le studio, ce qui, par principe, déplut fortement à Losey, qui avait réussi à négocier les pleins pouvoirs sur le film. Dans les faits, ce contrôle absolu était une illusion ; en témoigne les multiples versions du film (durée raccourcie pour l’exploitation cinéma britannique, encore plus courte aux USA), les titres différents (The Damned en Angleterre, These are the Damned aux États-Unis, à ne pas confondre avec Les Damnés de Luchino Visconti sorti 6 ans plus tard), les reshoots imposés et les coupes finalement acceptées par Losey.

En définitive, le film a tout de cette anomalie Hammer que promettait son affiche. S’ajoutant aux différents aspects évoqués plus haut, la relation ambigüe entre King et sa sœur sort du lot, bien plus ambigüe qu’on ne pourrait le croire. Enfin, la relation entre la sculptrice Freya (Viveca Linfors) et Bernard, membre secret du gouvernement, ne laissera personne indifférent. Si la narration aurait peut-être pu être resserrée, le noir et blanc envoûtant d’Arthur Grant, la distribution sans fautes et cette histoire étrange méritent amplement de figurer parmi les grands films Hammer.

Sources bibliographiques :

Coffret Blu-ray Hammer Volume Four : Faces of Fear - éditeur Powerhouse / Indicator
Hammer Complete / Howard Maxford
Hammer Film, An Exhaustive Filmography / Tom Johnson, Deborah Del Vecchio


Disponibilité vidéo : Blu-ray / DVD FR - éditeur ESC
Blu-ray UK - éditeur Powerhouse / Indicator (sous-titres anglais uniquement - en plus de la version complète de 1h36, le coffret aujourd’hui épuisé contient la version britannique coupée de 1h27).

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