Visa pour Canton (Michael Carreras, 1960)

Poster UK Quad Crown du film Visa pour Canton / Visa to Canton / Passport to China (Michael Carreras, 1960)

Michael Carreras aime l'aventure, la science-fiction et le suspense. Il est moins intéressé par l'horreur gothique ; c'est pourtant le genre qui a fait les plus grands succès du studio dont il aura la charge à partir de 1971. Les histoires exotiques, qui transportent le spectateur aux quatre coins du globe, voilà le cinéma de Carreras ; cela a certainement dû être une raison suffisante pour prendre les rênes de Visa pour Canton, alors même qu'un autre cinéaste devait tenir ce poste, comme cela se reproduira plusieurs fois pour Carreras (notamment pour Le Peuple des abîmes, 1968 ou La Momie sanglante, 1971).

Don Benton (Richard Basehart, que Michael Carreras retrouvera en 1962 pour son film La Chevauchée des outlaws / The Savage Guns), un ancien pilote lors de la seconde guerre mondiale, dirige une agence de voyage à Hong Kong. Approché par le Renseignement américain, il décline la proposition. Mais lorsque sa mère adoptive, Mao Tai Tai (Athene Seyler), lui demande de retrouver son petit-fils disparu, il découvre une bien étrange affaire. 

Au tournant des années 60, alors même que le studio a percé avec Frankenstein s'est échappé (Terence Fisher, 1957) et Le Cauchemar de Dracula (Terence Fisher, 1958), Hammer veut se diversifier, voir plus grand. Les projets de Michael Carreras coïncident avec cette direction.Pour autant, un autre réalisateur est prévu : il s'agit de Don Taylor, acteur qui jouera d'ailleurs pour Carreras dans La Chevauchée des outlaws ; il réalisera plus tard le troisième film de la saga de La Planète des singes : Les Évadés de la planète des singes en 1971. Don Taylor se désengage de Visa pour Canton au dernier moment, obligeant Carreras à endosser le rôle du réalisateur.

Richard Basehart et Lisa Gastoni dans le film VIsa pour Canton / Visa to Canton / Passport to China (Michael Carreras, 1960)
Richard Basehart et Lisa Gastoni

Visa pour Canton (Visa to Canton / Passport to China pour la sortie américaine) rejoint un certain nombre de métrages de la Hammer qui prend pour cadre l'Asie, continent si mystérieux pour les occidentaux : le très moyen Camp on Blood Island, 1958, et le formidable Section d'assaut sur le Sittang / Yesterday's Enemy, 1959, tous deux réalisés par Val Guest, font partie de ce mouvement. L'Empreinte du Dragon rouge, réalisé par Anthony Bushell en 1961, surfe toujours sur cette vague. Pourtant, il est primordial de parler ici de ce dernier film, car il entretient avec Visa pour Canton des relations étroites. En effet, les deux films ont été tournés à la suite, et Visa pour Canton réutilise certains des décors, ainsi que des acteurs, du métrage de Bushell. On retrouve donc dans le film le décor central de la maison de jeu dans les deux films, ainsi qu'un imposant navire (nommé SS Elena dans L'Empreinte du dragon rouge / Terror of the Tongs, ici le SS Tong Shan). Les acteurs Marne Maitland, Burt Kwouk (le futur Kato de la série de films La Panthère rose de Blake Edwardes) ou encore Milton Reid sont du voyage sur les deux films. 

Visa pour Canton est basé sur une histoire d'avion américain abattu au-dessus du territoire chinois, qui trouvera à l'époque de sa sortie un retentissement certain avec un fait divers similaire. Un RB-47 américain avait été abattu en juillet 1960 survolant la mer de Barents, occasionnant la mort de quatre aviateurs. Cet incident augmenta significativement les tensions en pleine guerre froide.
Le film se savoure comme un proto-James Bond (bien que Basehart soit américain), certes en moins sophistiqué, mais beaucoup d'éléments sont là : la musique de Edwin Astley, qui évoque le style des bandes sons typique du film d'espionnage, le décor de la salle de jeu, la figure de l'asiatique sadique mais intelligent, dont on retrouve des représentations dans les romans de gare, dans les comics dans années 30-40, les cartoons, jusqu'au docteur No du premier James Bond.

Lisa Gastoni interprète là aussi une jolie jeune femme (Loala Sanchez), dans la lignée de ce que proposeront les James Bond ; cependant, elle participe activement à l'intrigue ; elle n'est pas une simple demoiselle en détresse (même si le bon Benton va effectivement lui porter secours).

Richard Basehart dans le film Visa pour Canton (Visa to Canton / Passport to China, Michael Carreras, 1960)
Richard Basehart dans la maison de jeu

Richard Basehart est certainement un peu trop âgé pour le rôle, déjà plus trop agile, mais le scénario ne lui donne pas non plus des scènes de voltige extrêmes ; tout reste très calme.
La peinture des relation occidentaux / asiatiques souffre ici du paternalisme typique d'un pays colon envers sa colonie, qui mêle complexe de supériorité et racisme. Que dire du yellow face, pratique courante qui consiste à engager un occidental connu pour incarner un asiatique (voir à ce sujet l'excellent documentaire de Julia et Clara Kuperberg, L'Ennemi japonais à Hollywood) ? C'est le principal point noir du film. Ici, il consiste par exemple à faire de la toute britannique Athene Seyler, Mao Tai Tai, vénérable chinoise qui a recueilli Don Benton durant la guerre... Le produit d'une époque. Quelques années auparavant, Marlon Brando était grimé pour le rôle du japonais Sakini dans La Petite maison de thé (The Teahouse of the August Moon, Daniel Mann, 1956 ; En 1944, Katharine Hepburn était elle aussi maquillée en japonaise pour les besoins du film Les Fils du dragon (Jack Conway, Harold S. Bucquet).
Plusieurs historiens indiquent que le film est en fait l'épisode pilote d'une série télévisée recalée. Josephine Botting, conservatrice au Britsh Film Institute, met en doute cette version en relevant plusieurs incohérences : le tournage en Technicolor, rare si ce n'est jamais constaté sur une production télévisée britannique, ou encore le récent échec du projet de série Tales of Frankenstein en 1958.Pourtant, le Kinematograph Weekly publie le 16 juin 1960 :
"Hammer a reporté ses plans de productions pour la télévision. Le tournage de Visa pour Canton est désormais prévu aux studios de Bray ; une sortie au cinéma suivra."
Visa pour Canton occasionne la création de la société Swallow Productions, filiale de Hammer afin de faciliter la gestion financière ; elle sera utlisée quelques années plus tard pour deux autres films : Les Damnés (The Damned, Joseph Losey, 1963) et Les Maléfices de la momie (The Curse of the Mummy's Tomb, 1964). Tourné du 9 juin au 1er juillet 1960, Visa pour Canton est distribué par Columbia Pictures à partir du 26 décembre au Royaume-Uni, proposé en double programme avec Le Serment de Robin des Bois (Sword of Sherwood Forest, réalisé par Terence Fisher) et assorti d'un classement 'U' (Universal), soit tout public. Aux États-Unis, le film sort le 22 mars 1961, sous le titre Passport to China, en noir et blanc. Cela ne rend malheureusement pas justice au travail du chef opérateur Arthur Grant. En France, le film ne sort pas à Paris, mais dans une partie des salles en province (dans le nord et le sud-est) le 17 août 1962. Il ne fera pas d'étincelles particulières au box-office.

Visa pour Canton est un Hammer Film mineur, qui contient des vues de société totalement obsolètes ; malgré quelques séquences bien troussées, cela rend le film difficilement visible par le public contemporain.

Disponibilité vidéo : Blu-ray zone B UK disponible dans le coffret Hammer vol. 5 : Death & Deceit - éditeur : Powerhouse / Indicator (sous-titres anglais uniquement)

Sources bibliographiques :
The Hammer Story / Marcus Hearn, Alan Barnes
Hammer Complete / Howard Maxford
Hammer Film, An Exhaustive Filmography / Tom Johnson, Deborah Del Vecchio
Suppléments du Blu-ray Powerhouse / Indicator

Ecran-titre du film Visa pour Canton / Visa to Canton / Passport to China (Michael Carreras, 1960)

Commentaires