Le Monstre / The Quatermass Xperiment (Val Guest, 1955)

Affiche britannique du film Le Monstre (The Quatermass Xperiment, Val Guest, 1955)


Si Terence Fisher est le réalisateur majeur de l'âge d'or du studio Hammer, Val Guest occupe une place de choix dans l'histoire du studio, œuvrant surtout au cours des années 1950, jusque l'électrochoc produit par Frankenstein s'est échappé (Terence Fisher, 1957), puis surtout Le Cauchemar de Dracula (Terence Fisher, 1958). On lui doit La Revanche de Robin des bois en 1954, premier film en couleur de la Hammer, le très bon Le Redoutable homme des neiges en 1957, ou encore Traitement de choc, en pleine vague thriller paranoïaque, chère au producteur Michael Carreras ; mais il est surtout connu pour les deux premières aventures cinématographiques de Quatermass, Le Monstre (1955) et La Marque / Terre contre satellite (Quatermass 2, 1957), dont le premier scellera le destin de la Hammer, empruntant dès lors majoritairement le sentier du fantastique. 

Les propriétaires de Hammer Films, James Carreras et William "Hammer" Hinds, s'étaient fait une spécialité d'adapter des serials radiophoniques populaires sur grand écran : Dick Barton : Special Agent (Alfred J. Goulding, 1948), The Adventures of PC 49 (Godfrey Grayson, 1949) qui remportèrent un certain succès malgré des critiques mitigées, au mieux. Ils trouvaient cependant leur équilibre par un coût minime : conçus comme des films de complément au format court, leur budget ne dépassait pas 20 000 livres. Le Monstre est la suite logique de l'exploration de ce filon, avec quelques changements : le film est une adaptation d'un serial télévisuel de la BBC diffusé en 1953, qui sera classé "X" -soit interdit aux moins de 16 ans à l'époque-, ce qui sera exploité jusque dans la graphie du titre, l'original étant connu sous l'appellation "The Quatermass Experiment". Le studio jouera par la suite continuellement de ce classement X, comme pour X l'inconnu, réalisé l'année suivante par Leslie Norman. 

 

David King-Wood, Brian Donlevy et Richard Wordsworth dans le film Le Monstre (The Quatermass Xperiment, 1955)Val Guest,
David King-Wood, Brian Donlevy et Richard Wordsworth


Quatermass narre les aventures d'un scientifique chevronné confronté à des phénomènes extra-terrestres. Cependant, loin d'être une figure unilatérale du bien, Bernard Quatermass cache également une détermination pouvant aller jusqu'à l'obsession. Dans The Quatermass Xperiment, suivant la même histoire que le serial, mais en bien plus condensé (6 épisodes d'une demi-heure deviennent un film de 82 minutes), Quatermass met sur pied une expédition spatiale avec trois astronautes. Lors du voyage retour, la fusée s'écrase sur Terre et seul un des astronautes a survécu. Plus trace des deux autres, et le seul survivant, Victor Carroon (Richard Wordsworth, revu ensuite dans des rôles secondaires notamment dans La Revanche de Frankenstein de Terence Fisher) n'a plus l'air lui-même...

Dans un sublime noir et blanc, hanté par les violons atmosphériques et menaçants de James Bernard, Le Monstre (The Quatermass Xperiment) débute par la chute d'un objet non-identifié dans une zone campagnarde ; cette séquence est d'ores et déjà marquante, d'une part par l'usage d'un long travelling latéral qui participe au sentiment d'urgence. Entendant un bruit suspect mais familier, un jeune couple se précipite dans leur habitation toute proche. Débutant à l'extérieur, la scène se poursuit à l'intérieur, où la chute de l'objet cause l'effondrement de tout le mobilier de la maison, comme l'aurait provoqué un tremblement de terre... ou un bombardement. L'analogie avec les bombardements subis par l'Angleterre lors de la seconde guerre mondiale est ici évidente, alors même qu'au tout premier plan du film, les amants se jettent semble-t-il innocemment dans les bottes de foin... comme pour éviter les retombées d'une explosion. Le film est empreint d'une vraie sécheresse, avec ces plans rapides et un enchaînement d'actions ne laissant que peu de temps aux personnages pour exister. Pour autant, la gradation de la détresse de la "créature Carroon" est palpable, même s'il ne dit pas un mot de tout le film. le visage de Richard Wordsworth est incroyable, tant il transmets des émotions terribles.

 

LE crash de la fusée dans le film Le Monstre (The Quatermass Xperiment, Val Guest, 1955)
Le crash de la fusée

 

Le soin apporté à ces séquences d'entame donne le ton : le mouvement perpétuel de la caméra lors de l'arrivée des pompiers entraînant le film dans une précipitation palpable, jusqu'au dévoilement de l'objet de toutes les attentions. L'apparition de la fusée, renversée et à l'oblique, fait partie des images marquantes du film. Insérées dans la séquence, on remarque deux autres scènes intéressantes : l'une, montrant en plan fixe un speaker de radio puis finissant par une gros plan sur un micro, insiste sur l'importance qu'aura le médium dans le film, relais primordial des informations et objet omniprésent dans la dernière séquence du film. L'autre introduit le personnage-titre, en route avec son équipe vers le lieu du désastre, où l'on comprend deux choses : le scientifique est responsable de l'accident, ayant envoyé des astronautes sonder les profondeurs galactiques ; son personnage est cerné en quelques phrases sèches et un air inflexible (l'acteur américain Brian Donlevy). Son caractère inébranlable est tempéré par les deux autres personnages principaux masculins : l'inspecteur Lomax de Scotland Yard (Jack Warner), qui insuffle un air de comédie, toujours très attentif à son rasage, et le docteur Gordon Briscoe (David King-Wood), qui sait fait preuve de compassion avec le pauvre Carroon et sa femme Judith (Margia Dean, peu convaincante et doublée vocalement par une autre actrice).

 

Brian Donlevy, David King-Wood et Jack Warner dans le film Le Monstre (The Quatermass Xperiment, Val Guest, 1955)
Trois caractères : Brian Donlevy, David King-Wood et Jack Warner

 

L'astronaute rescapé va progressivement subir une atroce transformation, dont se souviendra sûrement le Cronenberg de La mouche (1986) : d'abord plongé dans le coma, sa structure osseuse semble subir de subtils chagements ; à son réveil, il va, tel un fantôme, s'élever doucement sans attirer l'attention du personnel pourtant à deux pas. Lorsque, à l'hôpital, la volonté de la créature prend le dessus sur l'homme pour le faire fusionner avec une plante, l'impact esthétique et sensitif de la douleur est saisissant. 

 

Richard Wordsworth dans le film Le Monstre (The Quatermass Xperiment, Val Guest, 1955)
Richard Wordsworth

 

Val Guest va utiliser un ressort qu'on trouve aujourd'hui couramment au cinéma, tous genres confondus : le film retrouvé, ou found footage. Une caméra ayant été installée dans la fusée, le développement de la pellicule montre le déroulement des événements lors du voyage retour de la navette. Ne dévoilant finalement pas grand-chose, la séquence est tout de même intéressante par le contenu potentiel qu'elle peut révéler. Comme pour la première séquence, le choix cinématographique va dans le sens de l'économie de moyens, en n'oubliant pas de proposer un spectacle visuel qui fait pleinement sens. Roy Ward Baker réutilisera d'ailleurs le procédé en le faisant évoluer (les scientifiques peuvent visionner une projection mentale) dans Les Monstres de l'espace (Quatermass and the Pit, 1967), le dernier épisode cinématographique de la série.

Le film projeté, "found footage" dans le film Le Monstre (The Quatermass Xperiment, Val Guest, 1955)
Found footage

  

Impressionnante enfin, la scène finale voyant la créature être traquée jusque dans l'église de Westminster, nous donne presque l'impression d'être du côté du monstre, s'étant comme réfugié dans le lieu saint. Visuellement, même si le résultat est un peu moins pathétique que les aspirateurs serpentés de L'Île de la terreur (Terence Fisher, 1966), il n'est pas convaincant pour autant, donnant dans le caoutchouteux vaguement lovecraftien. On retiendra surtout la pirouette finale, Quatermass étant confronté à son échec mais refusant d'en prendre acte : "Je recommencerai", affirme-t-il silencieusement en s'enfonçant, seul, dans le London Fog... Terminant ainsi en beauté cette incursion réussie de la Hammer dans le fantastique.

Le film est tourné à partir du 18 novembre 1954, et prévu pour durer 5 semaines, même si des scènes de foule sont captées jusqu'au 31 décembre, pour profiter des célébrations de fin d'année. La production nécessite un partenariat américain entre la Hammer Film et Robert L. Lippert, qui accompagne les films du studio depuis la fin des années 1940. Cet arrangement explique la présence d'un acteur américain (Donlevy) et d'un co-scénariste, américain lui aussi (Richard H. Landau). 

Richard Wordsworth et Jane Asher dans le film Le Monstre (The Quatermass Xperiment, Val Guest, 1955)
Richard Wordsworth, Jane Asher

 

Lors de sa sortie aux États-Unis, le film est raccourci et retitré The Creeping Unknown, le personnage de Quatermass étant inconnu de ce côté de l'Atlantique, et accompagné du film Les Monstres se révoltent (The Black Sleep, Reginald Le Borg). Le film sort d'abord au Royaume-Uni en août 1955, en avant-première à Londres, en double programme avec un court métrage musical, The Eric Winstone Bandshow. Lors de sa sortie nationale, en novembre 1955, le film français Du Rififi et des hommes de Jules Dassin lui sert de compagnon de programme ; il s'agira du double-programme le plus lucratif au Royaume Uni cette année-là.

Le budget du film, de 42 000 livres est relativement similaire aux autres productions Hammer de la période. Le box-office, est lui, bien différent : c'est un immense succès, rapportant chaque semaine d'exploitation 3 500 livres. Il y a un avant et un après Quatermass Xperiment pour la Hammer : le visage du cinéma fantastique britannique vient de se révéler... Et il aura d'ailleurs emprunté une scène au Frankenstein de James Whale, celui-là même que la Hammer et Terence Fisher vont reprendre quelques années plus tard : celle où la créature rencontre une petite fille sur une berge... Dans Le Monstre, la petite fille n'est autre que Jane Asher, qu'on reverra plus tard notamment dans Le Masque de la mort rouge (Roger Corman, 1964).

Disponibilité vidéo : Blu-ray / UHD zone B UK (sous-titres français pour sourds et malentendants) - éditeur Hammer Films

Sources bibliographiques : 

Hammer Complete  / Howard Maxford, 2019
The Quatermass Papers / Hammer Films, 2025 

 

Image titre du film Le Monstre (The Quatermass Xperiment, Val Guest, 1955)

 

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